Le système d’immigration du Canada est en crise. Le pays ne dispose pas d’une stratégie nationale cohérente en matière de politique d’immigration, ce qui entraîne de nombreux problèmes, tels qu’un faible soutien public à l’immigration et une expérience médiocre pour les demandeurs que le ministère de l’Immigration, des Réfugiés et de la Citoyenneté du Canada (IRCC) appelle des “clients”.
Les délais d’attente pour certains programmes dépassent de loin les 10 ans, et IRCC n’a pas de plan clair sur la manière dont il va réduire les arriérés. Le gouvernement fédéral propose maintenant de se donner le pouvoir d’annuler unilatéralement les demandes en vertu des projets de loi C-2 et C-12. C’est tout à fait inacceptable. Les clients d’IRCC ne devraient pas être pénalisés pour l’incapacité du gouvernement fédéral à gérer efficacement le système d’immigration. Historiquement, le système d’immigration du Canada a été couronné de succès grâce à sa prévisibilité. L’annulation des demandes nuirait encore plus à la prévisibilité et à la compétitivité du système d’immigration.
L’annonce faite aujourd’hui sur le plan des niveaux d’immigration 2026-2028 n’incite guère à la confiance dans le système d’immigration. D’autres réductions des niveaux de résidents permanents et temporaires ne feront qu’exacerber les pressions sur le système et l’expérience des clients. Le gouvernement du Canada continue de poursuivre des objectifs en matière de résidents permanents et temporaires qui sont déconnectés des réalités sur le terrain et qui ne font pas avancer les trois objectifs politiques du Canada, à savoir renforcer l’économie, réunir les familles et fournir une aide humanitaire.
L’analyse suivante met en évidence les défis actuels et contient les recommandations de l’ACAI sur la manière de les relever.
- Délais de traitement : Un défi structurel persistant
Malgré les efforts de modernisation numérique en cours, le Canada reste confronté à des délais de traitement longs et imprévisibles pour les principales filières d’immigration. Les retards sont particulièrement importants pour les prolongations et les renouvellements de permis de travail. Ces demandes, de par leur conception, devraient être les plus simples à traiter, compte tenu de la présence établie et des antécédents du demandeur au Canada.
Pour les employeurs, cette incertitude complique la planification de la main-d’œuvre, les décisions d’investissement et la continuité des services. Pour les ressortissants étrangers, elle compromet la stabilité de l’emploi, la sécurité des revenus et les résultats de l’intégration.
Si le Canada veut conserver sa réputation de destination pour les talents internationaux, il doit traiter le retard chronique et améliorer les normes de service comme une question de compétitivité économique, et non comme une simple question administrative. Le Canada n’a pas le choix dans le cadre de son conflit commercial avec les États-Unis. S’il ne parvient pas à améliorer la compétitivité de son système d’immigration, il compromettra les efforts déployés pour renforcer le développement économique du Canada en cette période de fortes pressions sur l’économie. Des délais de traitement prévisibles sont essentiels à la confiance des entreprises et à la crédibilité du système d’immigration lui-même.
L’ACAI note en outre que les récentes réductions de la capacité de traitement, en particulier pour les parrainages de conjoints, les prolongations de permis de travail et les titulaires de permis de travail post-diplôme (PGWP) proches de l’expiration de leur permis, ont créé une grande incertitude et contraint de nombreuses personnes à rester dans l’incertitude quant à leur statut ou à prendre des dispositions informelles en matière de travail. IRCC doit veiller à ce que les volumes de traitement correspondent aux objectifs politiques déclarés. En outre, les réductions des objectifs devraient être alignées sur des ajustements clairs de l’éligibilité et ne pas être laissées à des arriérés arbitraires.
- L’immigration permanente soutenue : Le fondement de la santé économique et démographique
L’immigration permanente n’est pas un levier politique discrétionnaire ; elle est essentielle à la survie démographique et à la viabilité économique du Canada. Les données du gouvernement confirment que L’immigration a représenté plus de 80 % de la croissance de la population active du Canada. En 2023, les immigrants représentaient 29 % de la main-d’œuvre canadienne, alors qu’ils ne constituaient que 23 % de la population. La majorité des résidents permanents admis en 2025 sont des immigrants de la catégorie économique. Ces personnes sont sélectionnées pour répondre aux pénuries de main-d’œuvre nationales, régionales et sectorielles, en particulier dans les domaines de la santé, des services sociaux, des métiers spécialisés et de l’éducation.
Les réductions proposées pour l’admission des résidents permanents en 2026-2028 risquent de restreindre la main-d’œuvre nécessaire pour soutenir l’expansion économique et les services publics. Alors que les départs à la retraite s’accélèrent et que le ratio de la population en âge de travailler diminue, la réduction des admissions de résidents permanents (RP) affaiblira la trajectoire de croissance du Canada à un moment critique.
Plutôt que de réduire les niveaux de RP, le gouvernement fédéral devrait élargir et rationaliser les voies d’accès de la résidence temporaire à la résidence permanente. Cette approche permet d’aligner la flexibilité du travail à court terme sur la stabilité démographique et économique à long terme, tout en atténuant la pression sur la capacité d’établissement grâce à des programmes de transition ciblés pour les personnes qui contribuent déjà aux communautés et au marché du travail du Canada.
À défaut, une économie souterraine risque d’émerger, dans laquelle les personnes sans statut continueront à travailler de manière informelle, sans protection juridique ni parcours à long terme. En conséquence, la société canadienne devra choisir entre accepter la non-conformité comme la nouvelle normalité ou faire face à des mesures d’application généralisées dans tout le pays. Ce phénomène, observé dans d’autres juridictions, saperait le cadre de l’État de droit au Canada et créerait des problèmes d’application de la loi et des problèmes humanitaires à long terme.
- Pénuries de main-d’œuvre : Un risque structurel dans le contexte de la construction nationale
La pénurie de main-d’œuvre reste une contrainte déterminante pour les ambitions du Canada en matière d’infrastructure, d’énergie et de logement. Le Bureau des grands projets du gouvernement a identifié une série d’initiatives transformatrices – de la phase 2 de GNL Canada au développement d’un petit réacteur modulaire (SMR) à Darlington – qui nécessiteront un accès soutenu à l’ingénierie et aux métiers spécialisés au cours de la prochaine décennie.
Parallèlement, des initiatives fédérales telles que Construire des maisons pour le Canada et le projet de loi C-5 soulignent l’ampleur des défis à venir en matière de construction, de transition énergétique et d’infrastructure numérique. Des analyses de marché indépendantes continuent de prévoir des centaines de milliards de dollars d’activités d’infrastructure – ports, production d’énergie, centres de données, corridors de transport – qui dépendent toutes d’une main-d’œuvre fiable et en expansion. Pourtant, avant même que ces projets ne débutent, le Canada est déjà confronté à d’importantes pénuries de main-d’œuvre dans ces secteurs.
Étant donné que le gouvernement reconnaît que l’immigration est à l’origine de la quasi-totalité de la croissance de la main-d’œuvre, des réductions simultanées des admissions permanentes et temporaires augmentent les risques en matière de capacité au moment même où le Canada cherche à accélérer la construction, ce qui menace à la fois les calendriers et la capacité de livraison des projets. les délais et la capacité d’exécution, et être compétitifs à l’échelle mondiale. La planification de l’immigration doit donc être calibrée de manière à soutenir – et non à limiter – les objectifs nationaux en matière de productivité et de compétitivité.
En outre, l’ACAI insiste sur la nécessité de prévoir des exemptions sectorielles aux plafonds de résidents temporaires, en particulier dans des régions comme le Québec où les mesures restrictives (par exemple, plafond de 10 % pour les TET à bas salaires, permis de courte durée) pèsent déjà sur les petites et moyennes entreprises et sur la prestation de services.
- Impact de l’imposition de résidents temporaires sur l’enseignement supérieur et la recherche
La réduction de la capacité d’accueil des étudiants étrangers a déjà provoqué des chocs financiers importants dans les universités du Canada. Les établissements de l’Ontario et du Québec font état d’importantes réductions de programmes et de déficits de plusieurs millions de dollars. L’université de Waterloo, par exemple, prévoit un déficit de 75 millions de dollars. Ces réductions risquent de nuire à la capacité de recherche du Canada, à la formation de travailleurs qualifiés et à la compétitivité du pays à l’échelle mondiale. Une approche équilibrée de l’octroi de permis aux étudiants devrait cibler les mauvais acteurs sans mettre en péril les institutions conformes et l’avenir du Canada en matière d’innovation.
Pour illustrer l’impact négatif du plafonnement du nombre de résidents temporaires, prenez l’exemple du boom actuel de l’intelligence artificielle (IA). Le Canada est depuis longtemps un leader mondial en matière de recherche et de diffusion de l’IA, en grande partie grâce à son système d’enseignement supérieur qui accueille les meilleurs universitaires et étudiants en IA du monde entier. Si le Canada veut exploiter l’IA pour moderniser son économie et sa société, il devra mettre en place des politiques raisonnables permettant à ses établissements d’enseignement supérieur d’admettre des chercheurs et des étudiants de haut niveau, sans craindre les refus arbitraires de visa et autres complexités bureaucratiques.
- Regroupement familial et engagements humanitaires
La loi sur l’immigration et la protection des réfugiés Loi sur l’immigration et la protection des réfugiés (LIPR) fait du regroupement familial un pilier fondamental du cadre de l’immigration au Canada, reconnaissant que des familles fortes et stables sont essentielles à une intégration réussie, à la participation à la vie économique et au bien-être de la communauté. Cependant, les pratiques opérationnelles et les délais de traitement actuels sont souvent en contradiction avec ce principe.
Les demandes de parrainage de conjoints à l’étranger continuent de faire l’objet de périodes de traitement prolongées pouvant aller jusqu’à 12 mois, et de nombreuses familles sont séparées pendant de longues périodes malgré des preuves évidentes de relations authentiques. En particulier, les cas où le couple a des enfants ensemble devraient, conformément à l’esprit de la LIPR, être présumés authentiques jusqu’à preuve irréfutable du contraire.
Pour faciliter l’unité de la famille et minimiser les difficultés, les systèmes de demande devraient permettre à ces couples de demander simultanément des visas de résident temporaire (VRT), y compris des permis de travail. Le Canada pose des obstacles aux demandes des conjoints parrainés, qu’elles soient faites à l’intérieur ou à l’extérieur du pays. Par exemple, à l’heure actuelle, un conjoint parrainé doit attendre un accusé de réception de sa demande de parrainage avant de pouvoir demander un permis de travail. La famille perd ainsi l’occasion de gagner un revenu et de payer des impôts au Canada. Il est important de noter que si le Canada permet aux conjoints des résidents temporaires d’obtenir plus facilement un permis de travail, il n’offre pas la même courtoisie aux conjoints des demandeurs de résidence permanente.
Le fait d’autoriser les demandes simultanées de VRT permettrait aux familles de se réunir au Canada pendant que le processus de résidence permanente est finalisé, ce qui alignerait la pratique administrative sur l’intention humanitaire de la loi. Les données indiquent que le taux de refus des demandes de parrainage de conjoint est d’environ 7 %. Refuser le regroupement temporaire ne sert aucun objectif pratique ou politique et ne fait qu’aggraver les difficultés familiales évitables alors que la probabilité de refus reste faible.
Le programme pour les parents et les grands-parents (PGP), en particulier, a fait l’objet de réductions disproportionnées. Les objectifs du PGP ont été réduits de près de 15 points de pourcentage de plus que les objectifs globaux en matière de résidence permanente. Cet écart est le signe d’une marginalisation systématique du regroupement familial. Les propres données d’IRCC confirment que 33 % des parrains ont fait état d’une plus grande capacité à travailler à temps plein et que 85 % des PGP contribuent aux tâches ménagères telles que la garde des enfants et la préparation des repas. Malgré cela, le système de loterie reste la seule voie d’accès, ce qui est source de détresse et de retards. L’ACAI demande le remplacement de la loterie par un système basé sur le mérite qui récompense les parrains pour leur résidence à long terme, leurs contributions fiscales et leurs besoins en matière de soins.
La situation des personnes à charge des personnes protégées est particulièrement préoccupante. Délais de traitement actuels –maintenant une moyenne de 50 mois–compromettent à la fois les objectifs humanitaires, la santé mentale et les perspectives d’intégration des personnes réinstallées.
L’engagement du Canada à protéger les plus vulnérables doit inclure la réunification rapide des familles déjà reconnues dans le cadre du statut de réfugié et de personne protégée. Le formulaire de demande de résidence permanente pour les personnes protégées devrait donc être mis à jour pour permettre aux personnes à charge de demander des VRT en même temps. Cette réforme procédurale permettrait non seulement de réduire le coût humain de la séparation, mais aussi de renforcer la réputation internationale du Canada en tant que leader équitable et compatissant en matière de réinstallation.
En outre, Le projet de loi C-12 refuse inutilement à certains demandeurs d’asile l’accès à une audition orale complète devant la CISR au nom de la “sécurité des frontières”, tout en ne s’attaquant pas à la menace réelle que représente l’arriéré catastrophique de la CISR pour le système d’accueil des réfugiés. Il n’est pas rare que des pays connaissent des changements inattendus et spectaculaires. Les personnes originaires de ces pays (qui peuvent se trouver au Canada avec un permis de travail ou d’études) pourraient donc se retrouver soudainement dans le besoin d’asile, sans que ce soit de leur faute, mais se verraient refuser l’accès à la filière normale des réfugiés.
En outre, la prescription d’un an s’appliquerait aux personnes ayant visité le Canada dans un passé lointain, même pour quelques jours ou lorsqu’elles étaient enfants, ce qui n’a aucune raison d’être. Cette disposition rend le délai d’asile d’un an au Canada beaucoup plus strict que celui qui est actuellement en vigueur aux États-Unis.
Conclusion et recommandations concrètes pour résoudre la crise du système d’immigration canadien
La prospérité future du Canada repose sur l’alignement efficace de la politique d’immigration sur les réalités de la main-d’œuvre, de la démographie et des infrastructures. À cette fin, l’ACAI recommande au gouvernement fédéral :
- Donner la priorité à l’excellence du service et à la prévisibilité du traitement, en particulier pour les extensions et les demandes liées à l’employeur. Cela implique de supprimer les dispositions des projets de loi C-2 et C-12 qui permettraient au gouvernement fédéral d’annuler des demandes.
- Maintenir ou augmenter légèrement les objectifs en matière de résidents permanents afin de préserver l’équilibre démographique et la croissance économique.
- Élargir les voies d’accès de la TR à la RP afin de retenir les travailleurs déjà intégrés et de répondre efficacement aux besoins de main-d’œuvre à long terme. Il n’est pas judicieux d’accueillir des talents internationaux et de leur demander de partir alors qu’ils ont contribué au Canada pendant des années et qu’ils ont établi un solide capital économique et social au Canada afin d’améliorer leurs chances de s’intégrer avec succès lorsqu’ils obtiendront la résidence permanente. Le Canada devrait donner la priorité à ces personnes avant de poursuivre celles qui se trouvent à l’étranger.
- Coordonner la planification de l’immigration avec les objectifs nationaux en matière d’infrastructures et d’énergie afin de garantir une capacité suffisante de main-d’œuvre qualifiée.
- Mettre en œuvre des normes de service et de suivi pour s’assurer que les flux de réunification familiale reflètent à la fois les obligations humanitaires du Canada et ses priorités politiques déclarées.
- Stabiliser les flux d’étudiants internationaux afin de préserver le financement institutionnel et les filières d’innovation dans des domaines clés tels que l’IA, la santé et l’énergie.
- Réformer le programme des parents et grands-parents en remplaçant la loterie par un système de sélection fondé sur le mérite qui récompense les parrains canadiens établis et répond aux besoins des aidants.
- Veiller à ce que les plafonds de résidents temporaires soient appliqués avec une nuance régionale et sectorielle, avec des exemptions pour les professions confrontées à des pénuries de main-d’œuvre avérées.
- Éliminer le délai d’asile d’un an proposé par les projets de loi C-2 et C-12, ou au moins limiter ce délai à la date de la dernière entrée du demandeur. En outre, garantir que les personnes jugées inéligibles au titre de la prescription bénéficient d’une audition orale devant un agent chargé de l’examen des risques avant renvoi (ERAR).
L’immigration reste l’un des avantages stratégiques les plus puissants du Canada. Il sera essentiel d’assurer son alignement sur les objectifs nationaux de développement pour construire un Canada résilient, compétitif et prospère pour les décennies à venir.


