Rédigé par Mario D. Bellissimo, fondateur du cabinet Bellissimo Law Group.
Ce n’est pas un article. C’est un point de vue, et plus encore, une invitation.
Une invitation à se demander si la manière dont nous traitons actuellement les dossiers d’immigration, de citoyenneté et de réfugiés est encore défendable dans un monde où tout le reste évolue à un rythme effréné. Il ne s’agit pas ici d’apporter des réponses définitives, d’établir une doctrine exhaustive ou de tirer des conclusions définitives. Il s’agit plutôt de lancer un débat à la fois nécessaire et, de plus en plus, inévitable.
Car la réalité est la suivante : une justice retardée n’est plus un problème abstrait, c’est une justice bafouée en temps réel.
Les retards ne cessent de s’accumuler. Les procédures se complexifient. Les délais de traitement s’allongent bien au-delà de ce que l’équité devrait permettre. Et pourtant, nos mesures restent pour l’essentiel ponctuelles : nous ajustons les délais, ajoutons des étapes procédurales, redistribuons la charge de travail, tandis que la pression sous-jacente continue de s’accentuer.
Parallèlement, une transformation est en cours. Les parties elles-mêmes, les avocats, les consultants et, de plus en plus, les justiciables qui se représentent eux-mêmes commencent à recourir à la technologie pour préparer leurs dossiers plus rapidement, à plus grande échelle et avec une sophistication croissante. Les dossiers peuvent être constitués plus rapidement. Les mémoires peuvent être rédigés et peaufinés en un clin d’œil. Ce qui prenait autrefois des semaines ne prend désormais plus que quelques heures.
Cela crée un déséquilibre structurel : les flux entrant dans le système s’accélèrent, tandis que la capacité de traitement reste largement inchangée. Ce déséquilibre ne peut pas durer. Et s’il ne dure pas, la question devient alors inévitable :
Que se passe-t-il lorsque le système n’est plus en mesure de traiter toutes les affaires qui lui sont soumises ?
Certains diront que c’est déjà le cas. Si l’on part du principe qu’une justice différée équivaut à une justice refusée, alors le fait de maintenir un modèle qui ne peut pas s’adapter à l’échelle n’est pas neutre. C’est un choix, qui a des conséquences.
Une évolution nécessaire : l’IA en tant que premier décideur
Dans ce contexte, nous devrions commencer à envisager sérieusement une évolution qui aurait semblé invraisemblable il y a encore peu de temps : le recours à l’IA en tant que premier décideur.
Cette proposition suscitera immédiatement des réactions négatives, et c’est tout à fait normal. Mais il est important de bien préciser ce qui est proposé, et ce qui ne l’est pas.
Il ne s’agit pas de remplacer les avocats, les représentants, les membres des tribunaux ou les juges. Il ne s’agit pas non plus de supprimer le jugement humain du système. Il s’agit plutôt de réorienter le jugement humain là où il est le plus nécessaire, et de laisser la technologie prendre en charge ce que le système n’est plus en mesure de gérer à grande échelle.
Dans ce modèle :
- Les avocats et les représentants continuent de jouer un rôle essentiel en amont, pour analyser les dossiers et les préparer
- L’IA rend une première décision motivée, fondée sur ce dossier
- Les évaluateurs et les juges humains interviennent en dernier ressort pour examiner, corriger et, en fin de compte, assumer la responsabilité
La question n’est pas de savoir si l’IA peut remplacer les décideurs humains. La question est de savoir si les décideurs humains, dans leur configuration actuelle, peuvent continuer à répondre à la demande sans elle.
Du concept à la pratique : par où commencer
Pour que cette idée soit prise au sérieux, elle doit s’appuyer sur une mise en œuvre concrète. Dans le domaine de l’immigration et de la citoyenneté, les décisions prises en grand nombre et régies par des règles constituent le point de départ logique, par exemple :
- Visas de résident temporaire, permis d’études et permis de travail
- Évaluation de l’admissibilité au parrainage et de la recevabilité
- Octroi de la nationalité sur la base de critères légaux
Il ne s’agit pas de décisions anodines, mais elles sont structurées, reproductibles et déjà mises en œuvre à grande échelle. Dans le contexte des réfugiés, l’approche doit être plus nuancée, par exemple en ce qui concerne :
- Demandes manifestement fondées
- Demandes manifestement irrecevables ou abandonnées
- Triage préalable à l’audience visant à identifier les points déterminants
L’objectif n’est pas de traiter en priorité les cas les plus complexes. Il s’agit plutôt de commencer là où le système est déjà sous pression et où un processus décisionnel structuré peut être mis en place de manière responsable.
Dans chaque cas, l’IA produirait une première décision accompagnée d’un exposé des motifs. Ce qui soulève une question provocante, mais nécessaire : si une machine est capable de rendre une décision structurée et motivée sur la base d’un dossier complet, que préservons-nous exactement en insistant pour que la première décision soit toujours prise par un être humain ?
Repenser les recours et le contrôle juridictionnel
Si la procédure initiale évolue, la procédure de fond ne peut pas rester inchangée. Au niveau du tribunal, les recours pourraient devenir plus ciblés et plus rigoureux, en se concentrant sur des erreurs spécifiques :
- Application erronée des normes juridiques
- Non-prise en compte d’éléments de preuve pertinents
- Évaluations de crédibilité nécessitant une nouvelle analyse humaine
Il ne s’agit plus tant de repartir de zéro que de tendre vers un résultat précis et mûrement réfléchi.
Au niveau de la Cour fédérale, le contrôle juridictionnel ne constitue pas un recours. Il n’est toutefois pas à l’abri de toute évolution.
Le modèle actuel – congé, contrôle juridictionnel, réexamen – n’a pas été conçu pour un monde où le volume augmente de manière exponentielle et où les données sont traitées à un rythme accéléré par la technologie. Et pourtant, nous continuons à nous y fier comme s’il l’était. Il faut donc se poser la question suivante :
Pourquoi le contrôle juridictionnel devrait-il rester figé sur le plan structurel alors que tout ce qui l’entoure évolue ? Un modèle repensé pourrait inclure :
- Triage assisté par l’IA au moment du départ
- Une implication plus active dans la réflexion qui sous-tend les décisions
- Un recours accru aux décisions fondées sur le fond
- Par exemple, les demandes de parrainage peuvent nécessiter une décision plus rapide que, disons, un dossier d’AVE refusé. Cela suggère que le traitement des demandes ne devrait pas être organisé uniquement selon le principe du « premier arrivé, premier servi », mais qu’il pourrait être nécessaire d’établir une hiérarchie tenant compte de l’urgence, de l’impact et de la nature de la demande.
- Une réforme législative permettant aux tribunaux, dans les cas appropriés, de statuer définitivement sur les affaires plutôt que de renvoyer systématiquement celles-ci pour réexamen
Ces changements ne seraient pas simples. Ils exigeraient des mesures législatives, une coordination institutionnelle et un respect scrupuleux des principes constitutionnels. Mais l’alternative serait de conserver une structure qui n’est peut-être plus en mesure de rendre la justice en temps opportun.
Transparence et responsabilité : les principes non négociables
Les critiques formulées à l’encontre de ce modèle sont sérieuses et fondées. L’IA n’est pas neutre. Elle reflète les hypothèses, les données et les priorités qui ont présidé à sa conception. Elle peut reproduire des préjugés. Elle peut obscurcir le raisonnement. Elle peut présenter des défaillances difficiles à détecter.
C’est pourquoi la transparence ne peut être qu’une obligation.
Les parties à un litige doivent participer à la conception de l’IA, savoir quand celle-ci est utilisée, comment elle est utilisée et quel rôle elle joue dans le processus décisionnel. Les systèmes doivent être vérifiables, explicables et soumis à un contrôle indépendant. De même, la responsabilité doit rester humaine. Il existe une distinction importante entre :
- L’automatisation des décisions, et
- Utiliser l’IA pour structurer et faciliter le raisonnement
À mesure que l’IA s’implique davantage dans le fond des résultats, la nécessité d’une responsabilité humaine doit devenir plus évidente, et non moins.
D’un point de vue juridique, le décideur ne peut en aucun cas être une machine à toutes les étapes. Mais à certaines étapes, cela est possible, et le processus qui guide ce décideur pourrait bien l’être de plus en plus.
L’expérience individuelle de la justice
Même si le système fonctionne, sera-t-il perçu comme équitable ?
C’est peut-être la question la plus difficile de toutes.
Dans le domaine de l’immigration et des réfugiés, les personnes ne recherchent souvent pas seulement la justesse. Elles recherchent la reconnaissance. Elles veulent se sentir écoutées.
Une décision négative rendue par l’IA peut sembler plus froide, plus distante et moins légitime.
Mais nous devons également reconnaître que les retards, le manque de cohérence et l’opacité sapent la confiance à leur manière.
La question qui se pose donc est la suivante :
Un système plus lent, à dimension humaine, est-il nécessairement plus juste, ou simplement plus familier ?
La réponse n’est pas évidente. Mais on ne peut pas l’esquiver.
Le défi ne consiste pas à choisir entre l’humain et la machine. Il s’agit de concevoir un système dans lequel la rapidité, l’équité et la dignité humaine ne s’opposent pas.
La fracture numérique : une raison de mieux concevoir, et non de rester les bras croisés
L’une des préoccupations les plus légitimes concernant toute évolution vers des procédures judiciaires assistées par l’IA est la fracture numérique. Tous les justiciables n’ont pas accès à la technologie. Tous ne sont pas en mesure de l’utiliser efficacement.
Et dans le domaine de l’immigration et des réfugiés en particulier, de nombreuses personnes sont déjà confrontées à des barrières linguistiques, à des contraintes économiques et à des désavantages systémiques. Le risque est bien réel : un système qui s’appuie trop sur la technologie pourrait aggraver les inégalités existantes.
Mais il faut aborder cette préoccupation avec franchise.
Car le système actuel engendre déjà des inégalités, bien que celles-ci soient moins visibles. Ceux qui disposent de meilleures ressources, d’une représentation plus forte et d’une meilleure connaissance du système sont déjà mieux placés pour faire face à la complexité et aux retards. Ce n’est pas la technologie qui crée les inégalités ; c’est souvent elle qui les met en évidence. La question n’est donc pas de savoir s’il faut aller de l’avant, mais comment. Un modèle d’IA centré sur l’humain doit inclure :
- Des interfaces accessibles et simplifiées, et non une complexité accrue
- Un rôle renforcé pour les conseillers juridiques et les représentants, en particulier pour les populations vulnérables
- Les points d’accès soutenus par les pouvoirs publics, notamment les cliniques et les organisations communautaires dotées des mêmes outils
- Et surtout, le droit à une participation humaine significative aux étapes clés, indépendamment de l’accès aux technologies
Si elle est bien conçue, l’automatisation ne doit pas nécessairement exclure qui que ce soit. Elle peut, en effet, lever les obstacles, réduire les délais et rendre le système plus accessible pour les personnes qui sont actuellement les plus défavorisées.
Mais ce résultat n’est pas garanti.
Il faut le construire. Et cela prendra du temps.
La voie à suivre
Combien de fois entend-on dire que nous sommes à un tournant ?
Cela s’explique en partie par le fait que de nouveaux tournants apparaissent plus fréquemment, compte tenu du rythme et de l’ampleur de l’automatisation. La tension fondamentale persiste. Nous pouvons continuer à nous appuyer sur un système de plus en plus mis à rude épreuve, en espérant que des ajustements progressifs permettront de le maintenir en état de fonctionnement.
Ou bien nous pouvons reconnaître que les conditions ont changé et que le système doit s’adapter en conséquence. À mon avis, nous ne sommes pas allés trop loin.
Si l’on peut dire, nous n’avons pas été assez loin dans la conception délibérée du fonctionnement de l’IA dans le cadre des procédures judiciaires.
Car l’inaction n’est pas une position neutre.
Si une justice différée équivaut à une justice refusée, alors un système incapable de répondre à la demande n’est pas seulement inefficace, il est injuste.
L’avenir ne devrait pas être un monde où les machines remplaceraient le jugement humain.
Il faudrait que ce soit un système permettant une mise en œuvre à grande échelle, dans lequel les avocats continuent de jouer un rôle essentiel, les arbitres restent responsables de leurs actes et les justiciables bénéficient de décisions qui soient non seulement équitables en principe, mais aussi rendues en temps opportun dans la pratique et qui aient une réelle valeur.
Si nous voulons vraiment préserver l’intégrité de notre système, nous devons nous attacher tout autant à repenser son fonctionnement.
Pas un jour.
Bon.


