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Conséquences des condamnations pénales sur l’immigration au Canada : Développements jurisprudentiels récents

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Écrit par Charu Vinayak, Membre étudiant de l’ACAI

L’intersection du droit pénal et du droit de l’immigration au Canada présente un paysage juridique complexe avec des conséquences importantes pour les non-citoyens. Pour les résidents permanents, les travailleurs étrangers, les étudiants internationaux et les demandeurs d’asile, les condamnations pénales peuvent entraîner l’interdiction de territoire, la perte du statut et l’expulsion du Canada. La jurisprudence récente a clarifié la manière dont les condamnations pénales affectent le statut d’immigrant en vertu de la Loi sur l’immigration et la protection des réfugiés(LIPR, SC 2001, c 27). Cet article examine les principaux développements de la jurisprudence canadienne concernant les conséquences des condamnations pénales sur l’immigration. La compréhension de ces conséquences est cruciale pour les avocats de la défense pénale et de l’immigration, ainsi que pour les non-citoyens qui naviguent dans le système juridique canadien.

Grande criminalité et interdiction de territoire

En vertu de l’article 36(1) de la LIPR, un résident permanent ou un étranger est interdit de territoire au Canada pour “grande criminalité” dans les cas suivants :

  • Avoir été condamné au Canada pour une infraction passible d’une peine maximale d’emprisonnement d’au moins 10 ans, ou pour une infraction pour laquelle une peine d’emprisonnement de plus de six mois a été imposée ;
  • Avoir été condamné à l’étranger pour une infraction qui, si elle était commise au Canada, constituerait une infraction qui, si elle était commise au Canada, serait punissable d’une peine maximale d’emprisonnement d’au moins 10 ans ; ou
  • Commettre à l’étranger un acte qui constitue une infraction au lieu où il a été commis et qui, s’il était commis au Canada, constituerait une infraction punissable d’une peine maximale d’emprisonnement d’au moins 10 ans (LIPR, SC 2001, c 27, art. 36(1)).

Cet article établit un seuil clair d’interdiction de territoire en fonction de la gravité du crime commis. L’accent est mis non seulement sur les condamnations prononcées au Canada, mais aussi sur les actes commis à l’étranger qui seraient considérés comme des infractions graves au Canada.

Tran c. Canada: Le seuil des six mois

Dans l’affaire Tran c. Canada (Sécurité publique et Protection civile) (2017 CSC 50), la Cour suprême du Canada a précisé que lorsqu’elles évaluent si une condamnation entraîne une interdiction de territoire en vertu de l’article 36(1)(a), les autorités de l’immigration doivent tenir compte de la peine réelle imposée, et non de la peine maximale potentielle. La Cour a estimé que les condamnations avec sursis ne constituent pas des “peines d’emprisonnement” aux fins du seuil de six mois. Cette distinction est essentielle car elle réduit considérablement la portée de la “grande criminalité” telle qu’elle s’applique aux personnes condamnées à une peine d’emprisonnement avec sursis.

Comme l’a expliqué le juge Côté : ” Le législateur a choisi de faire de la durée de la peine d’emprisonnement imposée une distinction clé entre la grande criminalité et la simple criminalité. Cela indique une intention de mettre l’accent sur la peine effectivement imposée comme mesure de la gravité de la criminalité en cause “(Tran c. Canada, 2017 CSC 50, par. 28).

Cette décision a eu un impact significatif sur la manière dont les avocats de la défense pénale abordent la détermination de la peine pour les non-citoyens, négociant souvent des peines avec sursis ou des peines juste en dessous du seuil de six mois (voir également R v Pham, 2013 SCC 15, où la Cour suprême a confirmé que les conséquences en matière d’immigration sont une considération pertinente lors de la détermination de la peine). Par exemple, un avocat de la défense peut plaider pour une peine de 5 mois et 29 jours d’emprisonnement suivie d’une mise à l’épreuve, afin d’éviter le seuil des six mois.

Vavilov Cadre et contrôle du caractère raisonnable

Dans l’arrêt Canada (ministre de la Citoyenneté et de l’Immigration) c. Vavilov (2019 CSC 65), la Cour suprême a établi un nouveau cadre pour le contrôle judiciaire des décisions administratives, y compris les décisions de la Section d’appel de l’immigration (SAI) et de la Section de l’immigration (SI) concernant la criminalité et l’interdiction de territoire. Le cadre Vavilov impose une norme de raisonnabilité dans le contrôle des décisions administratives, exigeant que les décisions soient justifiées, intelligibles et transparentes, et qu’elles se situent dans une fourchette de résultats acceptables.

Dans l’affaire Moretto c. Canada (Sécurité publique et Protection civile) (2021 FC 212), la Cour fédérale a appliqué le cadre Vavilov pour examiner une décision de la SAI concernant la grande criminalité, en soulignant que, bien que l’on doive faire preuve de retenue à l’égard de l’interprétation de la LIPR par la SAI, l’examen doit porter sur la question de savoir si la décision est raisonnable à la lumière des contraintes juridiques imposées par le régime législatif en vigueur. En substance, la Cour s’assure que les décisions de la SAI sont conformes à l’intention du législateur et qu’elles sont étayées par des preuves.

Réhabilitation et levée de l’interdiction de territoire

Réhabilitation réputée en vertu du projet de loi C-93

L’adoption du projet de loi C-93 en 2019, qui a modifié la Loi sur le casier judiciaire (RSC 1985, c C-47), a des conséquences importantes pour les cas d’immigration impliquant des condamnations pour possession de cannabis. Cette législation permet des suspensions de casier accélérées et sans frais pour la simple possession de cannabis.

Dans l’affaire Canada (Sécurité publique et Protection civile) c. Mujagic (2021 FC 1221), la Cour fédérale a confirmé qu’une suspension du casier accordée en vertu de cette législation supprime effectivement les conséquences de la condamnation sur l’immigration. Cela signifie qu’un non-citoyen qui a été condamné pour possession simple de cannabis et qui a obtenu une suspension de son casier n’est plus interdit de territoire au Canada pour cette raison.

Compétence et recours de l’IAD

Dans l’affaire Benhmuda c. Canada (Citoyenneté et Immigration) (2021 FC 1406), la Cour fédérale a clarifié la compétence de la SAI dans les appels concernant la criminalité. La Cour a confirmé qu’en vertu de l’article 63(3) de la LIPR, les résidents permanents ont le droit d’interjeter appel des décisions d’interdiction de territoire fondées sur la criminalité devant la SAI, où les motifs d’ordre humanitaire peuvent être pris en compte.

Toutefois, l’article 64(1) de la LIPR supprime ce droit d’appel si le crime est passible d’une peine d’emprisonnement maximale d’au moins 10 ans et qu’une peine d’au moins six mois a été imposée(LIPR, SC 2001, c 27, art 64(1)). Dans l’affaire Salibian c. Canada (Sécurité publique et Protection civile) (2023 FC 127), la Cour fédérale a réaffirmé que cette interdiction d’appel s’appliquait même dans les cas où l’appelant était au Canada depuis des décennies et avait des liens familiaux importants. Cela met en évidence la nature stricte de la législation, même dans les cas où il existe des considérations humanitaires impérieuses.

Analyse d’équivalence des condamnations étrangères

Pour déterminer si une condamnation étrangère entraîne une interdiction de territoire, les autorités canadiennes doivent procéder à une analyse d’équivalence afin de déterminer si l’infraction commise à l’étranger constituerait une infraction au Canada. Il s’agit d’une étape cruciale pour s’assurer que l’infraction commise à l’étranger est comparable à une infraction commise au Canada qui rendrait la personne interdite de territoire.

Dans l’affaire Alam c. Canada (Sécurité publique et Protection civile) (2022 CF 16), la Cour fédérale a souligné que cette analyse doit porter sur les éléments essentiels de l’infraction étrangère et de son équivalent canadien, et non sur la conduite spécifique qui a conduit à la condamnation. La Cour a déclaré : ” L’accent doit être mis sur les éléments essentiels de l’infraction étrangère et de son équivalent canadien : ” L’accent doit être mis sur les éléments essentiels des infractions comparées, et non sur les faits particuliers ayant donné lieu à la condamnation “(Alam c. Canada, 2022 FC 16, par. 42). Par exemple, si une personne est condamnée pour “vol” dans un autre pays, les autorités canadiennes examineront si ce vol répond aux éléments du “vol” en vertu du code pénal canadien.

Criminalité et contexte des réfugiés

L’intersection de la criminalité et de la protection des réfugiés soulève des difficultés particulières. En vertu de l’article 101(2) de la LIPR, une demande d’asile est irrecevable si le demandeur a été reconnu coupable au Canada d’une infraction punissable d’une peine d’emprisonnement maximale d’au moins 10 ans(LIPR, SC 2001, c 27, article 101(2)).

Dans l’affaire Febles c. Canada (Citoyenneté et Immigration) (2014 CSC 68), la Cour suprême a précisé que l’article 1F(b) de la Convention sur les réfugiés (exclusion pour crimes graves de droit commun) se réfère à la nature inhérente du crime, et non à la question de savoir si le demandeur d’asile constitue actuellement un danger pour le pays d’accueil. Cela signifie que même si un demandeur d’asile a purgé sa peine et n’est plus considéré comme une menace, il peut toujours être exclu de la protection si le crime qu’il a commis était intrinsèquement grave.

Plus récemment, dans l’affaire Canada (Sécurité publique et Protection civile) c. Gunasingam (2023 FC 306), la Cour fédérale a confirmé la décision de la Section d’appel des réfugiés d’accorder le statut de réfugié malgré des condamnations pénales, soulignant que les évaluations des avis de danger doivent être tournées vers l’avenir et fondées sur des preuves. Cela souligne l’importance d’évaluer le risque actuel qu’un demandeur d’asile représente pour la société canadienne, même s’il a des antécédents criminels.

Blanchiment d’argent et crime organisé à l’échelle internationale

Dans l’affaire Chowdhury c. Canada (Sécurité publique et Protection civile) (2022 FC 1238), la Cour fédérale a confirmé l’interdiction de territoire prononcée en vertu de l’article 37(1) de la LIPR pour criminalité organisée sur la base de condamnations pour blanchiment d’argent aux États-Unis. La Cour a souligné que le ministre n’a pas besoin d’établir un lien avec une organisation criminelle spécifique, mais plutôt que l’activité en question faisait partie d’un ” ensemble d’activités criminelles planifiées et organisées par un certain nombre de personnes agissant de concert “(Chowdhury c. Canada, 2022 FC 1238, par. 29). Cela démontre la grande portée de la LIPR dans la lutte contre les activités criminelles transnationales.

Considérations stratégiques pour les praticiens

Stratégie de défense pénale

Les avocats de la défense pénale qui représentent des non-citoyens doivent :

  1. Prendre en compte les conséquences en matière d’immigration à chaque étape de la procédure pénale (Waldman, 2024).
  2. Dans la mesure du possible, négociez des peines inférieures à six mois.
  3. Étudier les mesures alternatives et les programmes de déjudiciarisation.
  4. S’assurer que les clients comprennent les conséquences potentielles en matière d’immigration avant de plaider coupable (Barnes, 2022).

Représentation en matière d’immigration

Les avocats spécialisés en droit de l’immigration qui gèrent des cas de criminalité doivent :

  1. Effectuer des analyses d’équivalence approfondies pour les condamnations prononcées à l’étranger.
  2. Étudier les possibilités de réadaptation en vertu des articles 18 et 42.1 de la LIPR(LIPR, SC 2001, c 27, art. 18, 42.1).
  3. Préparer des mémoires complets pour des raisons humanitaires dans le cadre des appels de la SAI.
  4. Envisager des contestations constitutionnelles le cas échéant (voir Revell c. Canada, 2019 FCA 262, où la Cour d’appel fédérale a examiné les contestations fondées sur l’article 7 de la Charte concernant les mesures d’expulsion fondées sur la criminalité).

Conclusion

La jurisprudence canadienne récente a clarifié plusieurs aspects clés des conséquences des condamnations pénales sur l’immigration. Les décisions de la Cour suprême dans les affaires Tran et Vavilov ont particulièrement influencé la manière dont ces affaires sont évaluées et examinées. Pour les praticiens, la compréhension de l’interaction entre le droit pénal et le droit de l’immigration reste cruciale pour une représentation efficace des non-citoyens impliqués dans le système de justice pénale. Alors que la Cour fédérale continue d’interpréter les dispositions de la LIPR relatives à la criminalité, les praticiens doivent se tenir informés des développements dans ce domaine complexe et important du droit.

Références

Alam c. Canada (Sécurité publique et protection civile), 2022 FC 16.

Barnes, Jonathan. “The Interrelationship between Criminal Law and Immigration Law” (2022) 40 Windsor YB Access Just 185.

Benhmuda c. Canada (Citoyenneté et Immigration), 2021 FC 1406.

Canada (ministre de la Citoyenneté et de l’Immigration) c. Vavilov, 2019 SCC 65.

Canada (Sécurité publique et protection civile) c. Gunasingam, 2023 FC 306.

Canada (Sécurité publique et Protection civile) c. Mujagic, 2021 FC 1221.

Chowdhury c. Canada (Sécurité publique et protection civile), 2022 FC 1238.

Loi sur le casier judiciaire, RSC 1985, c C-47.

Febles c. Canada (Citoyenneté et Immigration), 2014 SCC 68.

Loi sur l’immigration et la protection des réfugiés, SC 2001, c 27.

Macklin, Audrey. “Dancing Across Borders : Immigrants, Citizenship, and the Legal Construction of Belonging in Canada” (2021) 58:1 Osgoode Hall LJ 35.

Moretto c. Canada (Sécurité publique et protection civile), 2021 FC 212.

Revell c. Canada (Citoyenneté et Immigration), 2019 CAF 262.

R. c. Pham, 2013 SCC 15.

Salibian c. Canada (Sécurité publique et protection civile), 2023 FC 127.

Tran c. Canada (Sécurité publique et protection civile), 2017 CSC 50.

Waldman, Lorne. Canadian Immigration & Refugee Law Practice, 2024 ed (Toronto : LexisNexis Canada, 2023).

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