Écrit par Sergio R. Karas, directeur de Karas Immigration Law Professional Corporation.
Le mois de mars étant le mois de la prévention de la fraude pour IRCC, je tiens à souligner qu’il est impératif de mettre un terme à la fraude sur les permis d’études.
Malgré les nouvelles mesures annoncées par le ministre de l’Immigration le 22 janvier 2024, les problèmes structurels du système de permis d’études persisteront. Le permis d’études canadien est souvent considéré comme une porte d’entrée vers la résidence permanente, et il continue d’attirer les étudiants étrangers en leur promettant un meilleur statut social, un potentiel de revenus plus élevé et la possibilité pour les membres de leur famille d’entrer au Canada. Malgré les initiatives récentes du gouvernement, telles que l’introduction d’un plafond de deux ans et les changements apportés au processus de demande, la fraude reste un problème important.
L’augmentation des demandes de permis d’études, due aux politiques gouvernementales et aux pressions exercées par les établissements d’enseignement, a créé un environnement propice à l’exploitation et à la tromperie des étudiants par des individus et des agents peu scrupuleux. Cette situation a des conséquences considérables sur le logement, le coût de la vie et l’intégrité du système éducatif canadien.
Selon un rapport du Globe and Mail du 2 février 2024, le nombre d’étudiants étrangers au Canada a dépassé le million en 2023 – une augmentation stupéfiante qui représente un quadruplement des détenteurs de permis d’études par rapport à 2011. Cette croissance exponentielle, qui représente 2,5 % de la population du Canada, est trop importante pour que le ministère de l’Immigration, des Réfugiés et de la Citoyenneté (IRCC) puisse la gérer de manière appropriée.
Ces cas élevés de fraude sont souvent dus à des facteurs culturels, tels que les mariages transactionnels dans de nombreuses communautés d’immigrants. Dans ces cas, les familles financent les frais de migration des personnes qui passent un examen d’anglais, en espérant qu’elles épouseront un membre de la famille qui les parraine pour obtenir un permis de travail canadien et, à terme, un permis de résidence.
L’augmentation du nombre d’étudiants étrangers est également liée à la diminution du financement provincial des collèges et des universités, qui a contraint les établissements d’enseignement à dépendre fortement des frais de scolarité des étudiants étrangers. Cette situation a conduit à l’émergence de “moulins à diplômes” douteux à but lucratif, qui attirent les étudiants en leur promettant des frais de scolarité abordables, une admission facile et la perspective d’obtenir un permis de travail ou une résidence permanente. Ces établissements emploient diverses tactiques, allant de l’offre de programmes sans accréditation à la fourniture de documents trompeurs, tels que des relevés de notes et des diplômes, qui peuvent être utilisés pour déformer les qualifications auprès d’employeurs potentiels ou de fonctionnaires de l’immigration. À leur arrivée au Canada, les étudiants sont parfois informés que l’établissement qu’ils souhaitaient fréquenter n’est plus disponible, ce qui les pousse à s’orienter vers d’autres établissements plus petits. Malheureusement, les étudiants omettent souvent de signaler ce changement d’établissement d’enseignement à IRCC.
En 2022, trois collèges de Montréal ont fermé leurs portes en raison d’irrégularités financières, laissant 2 000 étudiants indiens sans établissement d’enseignement. En outre, une étude réalisée en novembre 2023 par Statistique Canada indique qu’environ 19 % des détenteurs de permis d’études pourraient ne pas fréquenter les établissements indiqués sur leur permis. Au début de l’année 2023, d’autres rapports ont attiré l’attention sur une situation impliquant 700 étudiants étrangers originaires d’Inde qui risquaient d’être expulsés en raison de permis d’études présumés frauduleux. Ces étudiants auraient présenté de fausses lettres d’acceptation de collèges canadiens pour obtenir leur permis d’études, avec l’aide de consultants en immigration qui perçoivent des commissions substantielles pour le recrutement d’étudiants. Les étudiants, qui clament leur innocence, affirment avoir été trompés par ces agents d’immigration.
La forte dépendance des établissements d’enseignement à l’égard des frais de scolarité substantiels payés par les étudiants étrangers a entraîné une diminution des inscriptions nationales et une augmentation notable des inscriptions d’étudiants étrangers. De nombreux établissements d’enseignement supérieur admettent volontiers des étudiants étrangers peu performants, souvent par l’intermédiaire de plateformes en ligne ou de petits bureaux. Ils utilisent des publicités trompeuses et prétendent faussement être affiliés à des universités réputées ou offrir des diplômes dans des domaines très demandés afin de paraître plus attractifs. Selon un rapport de la CBC, les étudiants étrangers paient en moyenne 14 306 dollars pour une année universitaire, contre 3 000 dollars pour les étudiants nationaux. Cette disparité importante a de graves conséquences pour les étudiants étrangers, qui obtiennent des diplômes de valeur limitée, ont des perspectives d’emploi réduites et s’endettent considérablement.
Le gouvernement a déjà pris plusieurs mesures ces dernières années pour renforcer la réglementation, mettre en œuvre des sanctions plus strictes et établir une base de données publique des collèges et universités accrédités. Les autorités canadiennes ont lancé en 2018 le “Projet de vérification des lettres d’acceptation” afin de valider les lettres d’acceptation des établissements d’enseignement. Dans le cadre de cette initiative, 3 000 cas sur 24 000 ont été signalés par l’Agence des services frontaliers du Canada pour avoir soumis de fausses lettres d’admission. Malgré ces mesures antérieures, le nombre de détenteurs de permis d’études frauduleux a considérablement augmenté. Il est devenu évident que des actions plus décisives sont nécessaires.
IRCC a annoncé des changements le 22 janvier 2024, afin de restaurer l'”intégrité” du Programme des étudiants internationaux. À compter du 31 janvier 2024, IRCC a introduit des changements substantiels au programme de permis de travail post-diplôme, à partir du 1er septembre 2024. Ces changements comprennent un plafond de deux ans sur les permis d’études, limitant les approbations à 360 000 pour 2024, reflétant une réduction de 35% par rapport à l’année précédente.
Néanmoins, les inquiétudes persistent, car le nouveau plafond ne s’applique qu’aux nouvelles demandes. Les détenteurs de permis existants n’ont donc pas été affectés, étant donné que les permis d’études sont généralement accordés pour une durée de trois ans. Les récentes restrictions temporaires imposées aux étudiants internationaux auront un impact sur les nouvelles demandes, ce qui remet en question leur efficacité à traiter le grand nombre de détenteurs de permis d’études déjà existants. La décision d’approuver encore 364 000 permis d’études de premier cycle pour 2024 indique également que les plafonds ne suffiront probablement pas à résoudre les problèmes de logement et de coût de la vie dans les grandes villes canadiennes.
Les étudiants étrangers inscrits dans des établissements d’enseignement supérieur ayant conclu des accords de licence de programme d’études ne peuvent prétendre à un permis de travail post-universitaire. En revanche, les titulaires d’une maîtrise ont désormais droit à un permis de travail de trois ans. En outre, à partir du 1er septembre 2024, seuls les conjoints des étudiants en master et en doctorat pourront bénéficier d’un permis de travail ouvert. Ces mesures sont envisagées par le gouvernement pour lutter contre le phénomène culturel des mariages transactionnels.
En outre, l’exigence du coût de la vie pour les demandeurs de permis d’études a été mise à jour le 1er janvier 2024, et des mesures supplémentaires ont été imposées, notamment l’obligation pour les établissements d’enseignement désignés (EED) de vérifier directement les lettres d’acceptation des demandeurs auprès d’IRCC afin de prévenir les fraudes. Le processus de demande de permis d’études requiert désormais une lettre d’attestation d’une province ou d’un territoire, avec des processus rationalisés mandatés d’ici le 31 mars 2024. Les plans prévoient la mise en œuvre d’un cadre d'”établissement reconnu” pour le semestre d’automne 2024, donnant la priorité au traitement des permis d’études pour les DLI post-secondaires ayant des normes élevées. En outre, un groupe de travail a été créé pour collaborer avec l’Agence des services frontaliers du Canada afin d’identifier les victimes de fraude parmi les étudiants internationaux. Pour protéger les étudiants authentiques de l’expulsion en raison de documents frauduleux, le ministre a assuré que des permis de séjour temporaires seraient délivrés, afin d’éviter l’interdiction de réadmission de cinq ans pour les cas de fausse déclaration.
Si, dans de nombreux cas, des personnes ont été trompées par des agents peu scrupuleux, les étudiants étrangers ne sont pas exempts de responsabilité. Ils peuvent soit fournir, soit être au courant des documents frauduleux utilisés dans leur demande. Même si les étudiants sont manipulés par des agents malhonnêtes, ils peuvent être tenus responsables du contenu de leur demande. Dans une affaire récente, Kaur c. Canada (Ministre de la sécurité publique et de la protection civile), 2023 F.C.J. No. 67, la Cour fédérale a statué que l’étudiant était responsable de la vérification de la véracité de sa demande. Malheureusement, dans la plupart des cas, les étudiants négligent les mesures de précaution, telles que la vérification des références des consultants et agents qu’ils engagent, ou la participation active au processus de candidature.
En naviguant dans le processus de demande, les étudiants doivent éviter de se fier à leurs représentants. Une enquête a révélé une concentration de demandes liées à un consultant en immigration en Inde qui, après avoir été porté disparu pendant un certain temps, a fait l’objet de poursuites de la part de l’Agence des services frontaliers du Canada. Malheureusement, de nombreux étudiants sont invités à faire de fausses déclarations pour obtenir un permis d’études. Malheureusement, de nombreux étudiants ne voient aucun inconvénient à cette conduite répréhensible, car il n’y a que peu ou pas de conséquences pour eux, et ils se concentrent exclusivement sur leur quête de résidence permanente. La fraude présumée dans ces cas n’a été révélée que lorsque les étudiants concernés ont demandé un permis de travail post-universitaire ou la résidence permanente, ce qui a conduit Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada à découvrir la supercherie. Par conséquent, il semble que les récentes politiques gouvernementales, telles que les plafonds pour les étudiants, ne permettent pas de capturer efficacement les personnes qui se trouvent déjà dans le pays avec des permis d’études frauduleux.
L’augmentation des demandes de permis d’études, alimentée par les politiques gouvernementales et les pressions institutionnelles, est devenue un terrain propice à la fraude. Des individus opportunistes et des agents non enregistrés, motivés par des commissions de recrutement, exploitent les failles pour tromper les étudiants. Pour se protéger, les étudiants doivent vérifier minutieusement les références des agents étrangers et se méfier des promesses d’acceptation rapide et de frais de scolarité réduits de la part d’établissements obscurs. Ignorer des candidatures frauduleuses ou y participer peut avoir de graves conséquences. Alors que le Canada est confronté à des niveaux croissants de fraude, des efforts de collaboration, des mesures plus strictes et une approche globale sont essentiels pour préserver l’intégrité de son système éducatif et maintenir sa réputation en tant que véritable destination pour les étudiants internationaux.
Sergio R. Karas, directeur de Karas Immigration Law Professional Corporation, est un spécialiste agréé en droit de la citoyenneté canadienne et de l’immigration par le Barreau de l’Ontario. Il est co-président de l’ABA International Law Section Immigration and Naturalization Committee, ancien président de l’Ontario Bar Association Citizenship and Immigration Section, ancien président de l’International Bar Association Immigration and Nationality Committee, et Fellow de l’American Bar Foundation. Vous pouvez le contacter à l’adresse suivante : karas@karas.ca.
L’auteur remercie Hannah Cho, étudiante en droit, pour sa contribution à cet article.


