Cet article a été rédigé par Siavash Shekarian.
Dans cet article, je présente mon point de vue sur la stratégie des talents technologiques récemment dévoilée par le Canada et son impact potentiel sur notre démocratie, en soulignant la nécessité d’une évaluation minutieuse de l’efficacité de la stratégie. En examinant l’objectif de la stratégie, la réalité du marché des talents, la stratégie elle-même et le processus sous-jacent, je vise à mettre en évidence les implications potentielles de cette approche.
L’objectif
Le ministre de l’Immigration, des Réfugiés et de la Citoyenneté, Sean Fraser, a dévoilé cette stratégie lors de la conférence Collision, avec une présentation de type lancement de produit, qui a incité l’auditoire à attacher sa ceinture de sécurité pour se préparer à la “grande affaire”. Selon le ministre Fraser, l’objectif de cette stratégie est d’aider le Canada à remporter la course mondiale aux talents “avec une marge encore plus grande”. Cet objectif, qui manque d’une définition claire ou de critères objectifs, semble supposer que le Canada est en train de gagner cette course. Cette ambiguïté justifie à elle seule que l’on mette fin à cet article et que l’on considère cette stratégie comme un simple théâtre politique. Toutefois, le risque ne se limite pas à une politique malavisée et axée sur les chiffres. La démocratie et l’identité fondamentale du Canada sont en danger.
La réalité
Le revenu moyen des ménages aux États-Unis est supérieur d’environ 36 % à celui du Canada, tous emplois confondus. On estime que l’écart de revenus est plus important dans les domaines des sciences, de la technologie, de l’ingénierie et des mathématiques (STEM), ce qui favorise les États-Unis. Il n’est donc pas surprenant que de nombreux Canadiens talentueux dans le domaine des STIM préfèrent le marché américain au marché canadien. Toutefois, ce problème peut être efficacement atténué par une bonne politique d’immigration. En fait, des recherches récentes menées par Statistique Canada soulignent que les immigrants dans le domaine des STIM contribuent de manière significative à l’offre et à l’emploi de diplômés en STIM dans l’économie canadienne. Néanmoins, la triste réalité au Canada est que le vaste réservoir actuel de talents en STEM est sous-utilisé, puisque seulement 45,6 % des immigrants diplômés en STEM travaillent dans ce domaine et gagnent 13,8 % de moins que leurs homologues nés au Canada. Bien que les raisons de cette sous-utilisation requièrent plus d’attention, il est clair que les difficultés du Canada à pourvoir les emplois en demande ne sont pas uniquement dues à une pénurie de talents qualifiés.
En ce qui concerne les entrepreneurs des STIM, que la nouvelle stratégie qualifie de “créateurs des emplois de demain”, la réalité est encore plus préoccupante. Selon un rapport récent du Conseil canadien de l’innovation et de l’économie, 75 % des brevets détenus par des startups canadiennes financées par du capital-risque et impliquées dans des rachats récents sont détenus par des non-Canadiens. Le rapport prévient que “le secteur canadien des start-ups pourrait être en train de se vider de sa substance, car des propriétaires étrangers s’emparent de nos meilleures idées, souvent nées dans des universités financées par des fonds publics et nourries par de généreux allègements fiscaux et des subventions gouvernementales”. Le Canada reste le tremplin pour les entrepreneurs qui ne disposent pas des capitaux et du soutien nécessaires à la commercialisation dans le pays, ce qui les conduit à opter pour la vente de leur entreprise.
La stratégie
Quatre mesures sont proposées dans le cadre de cette stratégie, qui visent à favoriser l’afflux de “talents technologiques” au Canada en rationalisant les contrôles et les équilibres réglementaires. Prenons l’exemple de la mesure H1B, un programme qui accordera des permis de travail ouverts de trois ans aux détenteurs américains de visas H1B et à leurs conjoints/dépendants. Motivé par les licenciements massifs survenus récemment dans le secteur de la technologie aux États-Unis, ce programme d’un an vise à attirer 10 000 des quelque 200 000 travailleurs du secteur de la technologie licenciés aux États-Unis. Toutefois, la qualité de cette population cible n’est pas clairement définie par rapport aux talents sous-utilisés existant au Canada ou par rapport à la qualité des talents recrutés dans le cadre du programme d’entrée express. Une différence qui doit être suffisamment importante pour justifier des exemptions réglementaires.
Il en va de même pour la mesure relative aux nomades numériques, qui vise à inciter les travailleurs technologiques éloignés à venir au Canada en tant que visiteurs pendant six mois, dans l’espoir de les retenir si, et lorsqu’ils recevront une offre d’emploi de la part d’un employeur canadien. Cependant, la nécessité d’une présence physique pour recruter un nomade numérique, qui recherche vraisemblablement un travail à distance parce qu’il n’exige pas de présence physique, manque de clarté. En bref, cette stratégie semble donner la priorité à la quantité au détriment de la qualité, de la rétention et de l’intégration, bien que les statistiques indiquent que la quantité n’est pas le problème.
Le processus
Le décalage entre le problème réel et la stratégie choisie attire l’attention sur les dommages potentiels de notre politique d’immigration et de notre démocratie en général. À une époque marquée par les discours sur l’érosion rapide des démocraties occidentales et l’abondance de la littérature académique explorant les vulnérabilités de la démocratie, le Canada n’est pas une exception. Il est largement établi qu’une démocratie moderne qui fonctionne repose sur l’engagement actif et significatif des citoyens dans l’élaboration des politiques. Plus une politique est importante et de grande portée, plus il est nécessaire que le gouvernement implique les citoyens. Le Canada étant indéniablement un pays d’immigration, la politique d’immigration revêt une importance capitale pour l’ensemble du gouvernement canadien. Pourtant, Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC) a acquis une certaine notoriété pour son manque de transparence, de responsabilité et de consultation des parties prenantes.
Conclusion
Cette nouvelle stratégie illustre une tendance inquiétante où les politiques d’immigration sont élaborées et influencées par un petit groupe de lobbyistes représentant des intérêts privés, tandis que la majorité d’entre nous, citoyens, sommes laissés à l’écart en tant que simples spectateurs. Ces tendances doivent changer. Il est impératif de travailler en collaboration pour s’assurer qu’une participation citoyenne significative devienne une composante à part entière de l’élaboration des politiques d’immigration.
(Pour ceux qui intéressés à découvrir qui sont les véritables bénéficiaires potentiels de la stratégie des talents technologiques, vous pouvez utiliser la fonction de recherche avancée du Commissariat au lobbying du Canada. Recherchez ceux qui ont fait pression sur IRCC au cours des 12 derniers mois sur les délais de délivrance des visas de travail, le visa de démarrage et les changements apportés au régime de l’EIMT).


