Cet article a été rédigé par Catherine A. Sas, Q.C., avocate spécialisée en droit de l’immigration au Canada, Sas & Ing Immigration Law Centre.
Peu de gens réalisent ou se souviennent que le Canada a été un leader mondial dans l’introduction des programmes d’immigration des gens d’affaires – qui ont été bientôt suivis par la plupart des grandes économies mondiales – dont la majorité maintient encore de tels programmes aujourd’hui.
En 1986, le Canada a mis en place les programmes d’immigration des investisseurs (IIP) et des entrepreneurs (EP). Ces programmes ont peu évolué au fil des ans jusqu’en juin 2002, date de l’adoption de la Loi sur l’immigration et la protection des réfugiés (LIPR), qui définit les critères réglementaires applicables aux catégories d’immigration des investisseurs, des entrepreneurs et des travailleurs indépendants. Aujourd’hui, le seul de ces programmes qui subsiste est celui des travailleurs indépendants, les programmes IIP et EP ayant été suspendus en 2012 et finalement supprimés en 2014. En 2013, la catégorie Start Up Visa (SUV) a été introduite en tant que programme pilote et est devenue un programme permanent le 1er avril 2018. Compte tenu de l’élimination du PII et du PE, et des lacunes reconnues du VUS, le Canada ne dispose pas d’un programme d’immigration des gens d’affaires digne de ce nom, ni de l’avantage potentiel important que représente l’immigration des gens d’affaires.
Les programmes d’immigration professionnelle du Canada ont été conçus pour attirer les compétences et les capitaux des entreprises en vue de stimuler l’économie. L’immigrant investisseur devait justifier d’une valeur nette spécifique, d’un seuil minimum de propriété d’entreprise ou d’expérience en tant que cadre supérieur et effectuer un investissement passif remboursable de 400 000 dollars. Plus tard, ce seuil d’investissement a été porté à 800 000 dollars. Les fonds sont placés dans un véhicule d’investissement gouvernemental spécifique qui sera utilisé par les provinces ou les territoires pour des projets déterminés par les fonctionnaires du gouvernement et, après avoir été utilisés sans intérêt, ils sont restitués au demandeur. Une fois l’investissement financier effectué, le candidat à l’immigration et les membres de sa famille se voient accorder le statut de résident permanent. De nombreux immigrants investisseurs, si ce n’est la plupart, étaient des astronautes migrants qui conservaient leurs racines à l’étranger et ne s’établissaient pas de manière permanente au Canada. Le programme pour les entrepreneurs exigeait des candidats qu’ils fassent preuve d’une valeur nette spécifique, d’une expérience commerciale avérée, qu’ils créent une entreprise au Canada et qu’ils créent au moins une opportunité d’emploi pour un Canadien. Il n’y avait pas de montant minimum d’investissement défini. De nombreux entrepreneurs n’ont fait qu’un investissement minimum, voire aucun investissement du tout. En fin de compte, le ministère de l’immigration a estimé que l’effort de suivi du programme ne valait pas la récompense pour les candidats à l’immigration et les programmes ont été supprimés en 2014.
En 2013, le Start Up Visa (SUV) a été introduit dans le but d’attirer des entreprises en phase de démarrage ayant des idées novatrices pour aider à stimuler l’économie. Un candidat au SUV approuvé par le gouvernement doit obtenir le soutien financier ou pratique d’une organisation désignée (DO) – un fonds de capital-risque ou d’investisseurs providentiels ou un incubateur d’entreprises. L’idée était de capitaliser sur l’expérience de la Silicon Valley et d’attirer des entrepreneurs innovants. Il n’est pas nécessaire que l’entreprise réussisse – il est reconnu que, en tant qu’entreprise en phase de démarrage, elle présente un degré élevé de risque et que, malgré l’échec potentiel de l’entreprise, les candidats SUV qui réussissent conserveront leur statut de RP. Il est permis de penser que le programme s’est inspiré de certains aspects du programme IIP, dans le cadre duquel, dans de nombreux cas, les demandeurs jouent un rôle passif et versent en fin de compte des honoraires aux OD pour le soutien qu’ils leur apportent afin de satisfaire aux critères du programme. En outre, un nombre considérable de demandes a été accumulé, dont le traitement prendra probablement plusieurs années. Dans son édition d’octobre 2021, LEXBASE fait état d’un inventaire total de 6 730 dossiers SUV en attente. L’aspect positif de cette réalité est qu’il existe manifestement une demande constante sur le marché mondial pour des véhicules d’immigration d’affaires canadiens pour lesquels les demandeurs sont prêts à payer une somme considérable.
Il est permis de penser que les lacunes du programme IDP n’étaient pas dues aux immigrants eux-mêmes, mais plutôt à l’incapacité des entités gouvernementales à utiliser de manière significative les investissements en capital réalisés dans le cadre du programme. De même, le programme EP n’était pas suffisamment défini du point de vue de l’investissement et nécessitait un examen trop minutieux de la part des agents d’immigration, qui ne sont généralement pas à l’aise ni formés pour évaluer les demandes des entreprises. Toutefois, au lendemain de la pandémie de grippe aviaire, l’immigration d’affaires peut contribuer à relancer l’économie canadienne de manière significative. Voici deux propositions à examiner :
1) Réintroduire un programme d’immigration et d’investissement
Eric Major, PDG de Latitude, une société internationale spécialisée dans la résidence et la citoyenneté, est d’avis que le Canada a tout à gagner à rétablir un programme d’investissement remanié. Citoyen canadien lui-même, Eric a des dizaines d’années d’expérience dans le secteur de la “migration d’investissement”. Après avoir débuté à Montréal en tant que chef de la division du programme Immigrants Investisseurs de la Banque Nationale en 1994, Eric a ensuite déménagé à Vancouver pour diriger les activités du PII de HSBC pendant 15 ans. En 2011, il a pris la tête de Henley & Partners en Europe, une société leader dans le domaine de la citoyenneté par l’investissement. Après cinq années de succès en tant que PDG de Henley, il a ensuite fondé Latitude en 2017, qui s’est depuis développée pour atteindre 15 bureaux et plus de 85 employés dans le monde entier. Selon Eric, le problème du précédent PII canadien n’est pas la nature même d’un investissement passif, mais plutôt (a) un manque de créativité et d’utilisation significative des capitaux levés et (b) un manque de liens authentiques de la part de nombreux candidats précédents, ne laissant aucun avantage auxiliaire clair pour le pays au-delà de l’investissement initial. En plus de demander au candidat de faire un investissement passif significatif ou un don, comme il le suggère ci-dessous, il propose qu’un investisseur immigrant se voie accorder un visa temporaire dans un premier temps, et ne puisse demander la RP qu’après avoir maintenu, pendant au moins 3 années consécutives, 183 jours ou plus chaque année au Canada, ainsi que des déclarations d’impôt sur le revenu canadien concomitantes pour ces 3 années. Cela permettrait de dissiper l’étiquette d'”astronaute” associée à l’ancien PII. En outre, il recommande qu’une entité commerciale expérimentée du secteur privé ou un conseil d’administration supervise le déploiement des capitaux levés, afin de garantir des investissements significatifs et transparents au profit de l’économie canadienne. Il s’appuie sur son expérience dans d’autres pays pour donner des exemples d’utilisation des fonds, ces pays utilisant le capital investi pour des projets d’amélioration visibles, tels que des écoles et des hôpitaux et d’autres projets d’infrastructure communautaire identifiés.
Compte tenu de l’expérience cumulée d’Eric dans le secteur de la migration d’investissement, il est d’avis qu’il existe encore une demande considérable pour le Canada et que les ressortissants étrangers accepteraient volontiers de placer (a) un investissement “à risque” d’un million de dollars ou (b) une contribution non remboursable de 500 000 dollars pour une dotation publique ou un fonds caritatif digne d’intérêt, tel que déterminé par le gouvernement fédéral. Le Canada attirerait, selon lui, plus de 2 000 candidats par an, ce qui, dans le cadre de la deuxième option, se traduirait par plus d’un milliard de dollars par an d’argent non remboursable pour soutenir diverses causes louables, une somme transformatrice qui affluerait chaque année où le PII resterait ouvert.
2) Introduire un programme d’expérience des entreprises canadiennes
En 2013, mon ami et collègue Jeffrey Lowe a développé le concept de la classe d’expérience professionnelle (CEP). Faisant suite à la création de la catégorie de l’expérience canadienne (CEC) en 2008, il a estimé que le fait de permettre aux hommes et femmes d’affaires de s’établir au Canada pour y apporter leurs talents d’entrepreneurs, leur expérience et leurs ressources financières serait, en fin de compte, bénéfique pour le Canada. L’idée était simple : permettre aux candidats entrepreneurs de venir au Canada avec un permis de travail de 2 à 3 ans pour créer une entreprise et embaucher des Canadiens. Au terme d’une période déterminée, par exemple de 24 à 36 mois, les candidats pourraient demander la résidence permanente en démontrant qu’ils ont mis en place des opérations, employé des Canadiens et payé les déductions et les impôts des employés ainsi que leurs propres impôts sur les sociétés et sur les particuliers. Les permis de travail pouvaient être renouvelés si nécessaire jusqu’à l’obtention de la résidence permanente.
Il s’agit d’une simple introduction au BEC et Jeffrey présentera, au nom de l’ACAI, une soumission plus complète de sa vision de cette possibilité d’immigration des gens d’affaires canadiens dans les semaines à venir. En outre, dans sa lettre du 16 décembre 2021 au Comité permanent de la citoyenneté et de l’immigration, L’ACAI a identifié le BEC comme un objectif digne d’intérêt pour IRCC.
Le temps, c’est de l’argent
L’un des problèmes que posent les divers programmes d’immigration des gens d’affaires au Canada – qu’ils soient fédéraux, provinciaux ou territoriaux – est qu’ils ne sont pas rapides. Il faut que cela change. Il faut mettre fin à la méfiance inhérente à l’égard des gens d’affaires immigrants. Si le programme SUV peut accueillir des candidats dont on prévoit qu’ils échoueront, pourquoi en serait-il autrement pour tout autre candidat à l’immigration professionnelle qui est prêt à apporter ses propres ressources financières au Canada et à se lancer dans la vie active ? Dans le cadre du programme proposé pour les investisseurs et de la catégorie BEC, la délivrance du visa temporaire devrait être une question de semaines et non de mois, et encore moins d’années. Les hommes d’affaires n’ont pas l’habitude d’attendre. Si les choses ne marchent pas ici, ils plieront bagage et rentreront chez eux, en terrain connu. Le temps perdu est une opportunité perdue.
Conclusion
Après avoir été le leader mondial de l’immigration d’affaires depuis 1986, le Canada a pratiquement tiré sa révérence en 2014 et, ce faisant, a laissé le marché mondial à d’autres pays qui ont récolté les fruits de leur labeur. Les visas dorés, comme on les appelle souvent, offerts par le Portugal, l’Espagne, la Grèce et l’Irlande ont tous décollé par rapport à la demande qui émanait autrefois du Canada. Cela devrait changer. Le Canada offre aux investisseurs et aux entrepreneurs du monde entier les mêmes avantages potentiels qu’à tous les autres immigrants économiques : un environnement politique stable, une économie forte, un réseau social bien établi et une beauté naturelle inégalée. Comme l’indiquent les chiffres actuels des demandes de VUS en attente, le nombre de personnes ayant le sens des affaires, la capacité financière et le désir de s’établir au Canada est considérable. C’est le Canada qui manque les opportunités que l’immigration d’affaires peut lui apporter. Dans la foulée de Covid-19, cela devrait changer, et rapidement. L’ACAI serait heureuse d’aider IRCC à mettre en place un programme significatif d’immigration d’affaires au Canada.


