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Le Canada devrait rétablir la résidence de fait après 10 ans

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Rédigé par Andy J. Semotiuk, avocat spécialisé dans l’immigration américaine et canadienne au sein du cabinet Pace Law Firm à Toronto.

Le Canada s’enorgueillit d’être un pays de lois, mais aussi un pays d’équité. Pourtant, aujourd’hui, des milliers de personnes vivent dans une contradiction silencieuse entre ces deux idéaux. Elles travaillent, paient des impôts, élèvent des familles et construisent des communautés ici pendant une décennie ou plus, mais restent légalement temporaires, ou pire, invisibles. Ils sont, dans tous les sens du terme, déjà Canadiens. La loi ne les a tout simplement pas rattrapés.

Il est temps que le Canada rétablisse une version moderne de la politique de résidence de facto : une voie claire et légale vers la résidence permanente pour les personnes qui ont vécu au Canada pendant dix ans ou plus, quel que soit leur statut d’immigration actuel.

Commencez par une réalité simple et humaine. Imaginez une personne arrivée au Canada dans la vingtaine. Elle a travaillé, parfois avec un permis, parfois sans. Ils ont payé un loyer, puis acheté une maison. Leurs enfants fréquentent des écoles canadiennes. Ils déclarent leurs impôts. Ils font du bénévolat. Ils déblayent la neige pour leurs voisins. Dix ans plus tard, leur vie est ici, entièrement.

Pourtant, d’un point de vue juridique, leur présence reste “temporaire”.

À un moment donné, la distinction devient artificielle. Au bout d’une décennie, nous n’avons plus affaire à un visiteur, ni même à un travailleur, mais à un résident de fait. La loi devrait reconnaître cette réalité, et non la nier.

Le Canada l’a compris à une époque. Les cadres d’immigration antérieurs reconnaissaient la “résidence ordinaire” ou l’établissement comme quelque chose qui pouvait, avec le temps, se cristalliser en un statut légal. Cette sagesse pratique s’est estompée, remplacée par des catégories rigides et des mécanismes de secours discrétionnaires qui sont lents, incohérents et souvent arbitraires.

Aujourd’hui, l’équivalent le plus proche – les demandes humanitaires – fonctionne davantage comme une loterie que comme une règle. Les décisions peuvent prendre des années, les résultats sont imprévisibles et des personnes dans la même situation reçoivent des résultats différents. Ce n’est pas un système fondé sur l’équité ou la transparence.

Une disposition relative à la résidence de fait permettrait de remédier à cette situation.

Dans le cadre d’une telle politique, l’éligibilité pourrait être simple et objective : preuve d’une présence physique continue au Canada pendant dix ans, casier judiciaire vierge et preuve d’intégration économique et sociale (déclarations fiscales, emploi ou liens familiaux). Si vous répondez aux critères, vous obtiendrez la résidence permanente. Ce n’est pas une question de discrétion, c’est une question de loi.

Les arguments en faveur du projet sont convaincants.

Tout d’abord, l’équité. Les critiques soutiennent souvent que la résidence permanente devrait être basée sur le mérite – éducation, compétences linguistiques ou potentiel économique. Mais cela ne tient pas compte d’une vérité simple : le temps lui-même est une forme de mérite. Dix ans de présence légale ou tolérée, de contribution et d’engagement communautaire ne sont pas négligeables – c’est une preuve d’engagement. Si une personne a vécu et contribué au Canada pendant une décennie, elle a démontré, dans la pratique, ce que les programmes d’immigration tentent de prédire sur le papier.

Deuxièmement, l’intégration. Les personnes qui sont ici depuis dix ans ne sont pas des étrangers qui attendent de s’intégrer – elles sont déjà intégrées. Ils sont, en fait, des “Canadiens de facto”. Leur refuser le statut ne préserve pas l’intégrité du système, mais le sape en maintenant une catégorie de personnes qui en font partie à tous égards, sauf sur le plan juridique.

Troisièmement, le sens économique. Les résidents de longue durée comblent des lacunes réelles sur le marché du travail canadien – soins, construction, agriculture, commerce de détail – dans des secteurs où les pénuries sont persistantes. Nombre d’entre eux paient déjà des impôts, de manière formelle ou informelle. La régularisation de leur statut augmenterait la conformité, accroîtrait les recettes fiscales et permettrait aux individus de participer pleinement à l’économie – en investissant, en créant des entreprises et en améliorant leurs compétences sans crainte.

L’expulsion de ces personnes n’est pas seulement coûteuse, elle est aussi économiquement irrationnelle. Elle met au rebut des années de capital humain déjà ancré dans la société canadienne.

Quatrièmement, l’efficacité administrative. Le Canada consacre actuellement des ressources considérables à la gestion des permis temporaires, des prolongations, des mesures d’exécution et des demandes discrétionnaires. Une voie d’accès de facto claire et fondée sur des règles permettrait de réduire les retards, d’alléger le fardeau des agents d’immigration et de rendre le système plus prévisible.

Cinquièmement, et c’est peut-être le plus important, la sécurité publique et l’État de droit. Garder les gens dans l’ombre ne rend pas un pays plus sûr. C’est même le contraire. Les personnes sans statut sont plus vulnérables à l’exploitation, moins enclines à signaler les crimes et plus facilement attirées par les économies souterraines.

Faites-les entrer dans le système juridique et la dynamique change du tout au tout.

Avec un statut légal, les gens se conforment à la loi. Ils signalent les abus. Ils coopèrent avec les autorités. Ils passent d’une économie monétaire à une économie réglementée. En bref, la régularisation renforce – et non affaiblit – l’État de droit. Elle remplace l’invisibilité par la responsabilité.

Bien entendu, l’opposition ne tardera pas à se manifester.

La première objection concerne l’équité envers ceux qui font la queue. Pourquoi une personne qui a respecté les règles devrait-elle attendre des années à l’étranger alors qu’une autre obtiendrait son statut grâce au temps passé au Canada ?

C’est une question légitime, mais elle repose sur une comparaison erronée. Les résidents de longue durée ne “sautent pas la file d’attente”. Ils se trouvent déjà dans le pays, y contribuent déjà et y sont déjà établis. Leur situation est fondamentalement différente de celle d’un demandeur d’asile à l’étranger. La politique d’immigration a toujours fait la distinction entre ces catégories, et ce à juste titre.

Deuxièmement, les critiques soutiendront qu’une telle politique sape le système fondé sur le mérite. Mais une disposition de facto ne remplacerait pas les programmes existants ; elle les compléterait. Le Canada continuerait à sélectionner les nouveaux immigrants en fonction de leurs compétences et de leurs besoins économiques. La voie d’accès de facto s’adresse simplement à une réalité distincte : les personnes qui sont déjà ici et qui ont prouvé leur valeur au fil du temps.

Troisièmement, des inquiétudes se feront jour quant à l’incitation au dépassement de la durée de séjour ou à l’entrée non autorisée sur le territoire. Pourtant, un seuil de dix ans n’est pas une invitation, c’est un filtre. Peu de gens déracineront leur vie dans l’espoir spéculatif d’être admis dix ans plus tard dans des conditions strictes. En outre, les contrôles aux frontières du Canada sont aujourd’hui beaucoup plus stricts que dans les décennies passées. Le plus grand défi politique n’est pas l’entrée incontrôlée, mais la manière de traiter ceux qui sont déjà profondément ancrés dans la société.

Quatrièmement, des préoccupations concernant le marché du travail seront soulevées – la crainte que la régularisation ne fausse les programmes de travailleurs temporaires. En pratique, c’est le contraire qui est probable. Les employeurs seraient moins enclins à recourir à une main-d’œuvre précaire et temporaire si les travailleurs avaient accès à un statut stable. Cela améliorerait les conditions de travail et réduirait l’exploitation.

Enfin, il y a l’argument de la “pente glissante”, selon lequel l’octroi d’un statut à un groupe entraînera des demandes de la part d’autres groupes. Mais la politique n’est pas élaborée dans la crainte d’hypothèses. Elle est élaborée en réponse à des conditions réelles. Et cette situation est claire : une population importante de résidents de longue durée vivant dans un vide juridique.

Au fond, le débat se résume à une question simple : la loi doit-elle refléter la réalité ou l’ignorer ?

La force du Canada a toujours été son pragmatisme. Il n’a jamais été un pays qui s’accroche rigidement à des règles lorsque celles-ci ne servent plus l’intérêt général. Une politique de résidence de facto n’est pas radicale. Elle est pratique. Elle est humaine. Et elle est conforme aux traditions du Canada.

Après dix ans, une personne n’est plus de passage. Elle fait partie du tissu social du pays. Reconnaître ce fait n’affaiblit pas le système d’immigration – il le renforce en alignant la loi sur l’expérience vécue.

Appelez cela comme vous voulez : régularisation, résidence méritée ou statut de facto. Le principe est le même : si une personne a construit sa vie au Canada pendant une décennie, la loi doit reconnaître cette vie.

Toute autre solution n’est pas seulement inefficace. C’est injuste.

Le Canada peut faire mieux. Et il l’a déjà fait par le passé.


Andy J. Semotiuk est avocat spécialisé dans les questions d’immigration aux États-Unis et au Canada au sein du cabinet Pace Law Firm à Toronto. Ancien correspondant des Nations unies en poste à New York, M. Semotiuk est conseiller principal du Centre pour la démocratie en Europe de l’Est et collaborateur de Forbes. Ancien membre du Tribunal Panel de la Commission canadienne des droits de l’homme, M. Semotiuk a écrit cinq livres et milite pour les droits de l’homme.

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