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Le système d’immigration canadien perd tranquillement son équilibre

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Rédigé par Andy J. Semotiuk, avocat spécialisé dans l’immigration américaine et canadienne au sein du cabinet Pace Law Firm à Toronto.

Une ingénieure ukrainienne arrive au Canada en 2022 dans le cadre d’un programme d’urgence. Elle arrive à Toronto avec ses enfants, tandis que son conjoint reste en Ukraine pour combattre sur le front. En quelques mois, elle trouve du travail, paie ses impôts, se familiarise avec le système, inscrit ses enfants à l’école et se construit une vie. Trois ans plus tard, elle ne sait toujours pas si elle peut rester. Elle peut demander un autre visa de travail de trois ans, mais c’est comme si elle construisait sa vie sur des sables mouvants. Elle reste hésitante et incertaine. Son fils a obtenu son diplôme de fin d’études secondaires avec d’excellentes notes, mais comme il est classé comme “étudiant international”, il ne peut pas payer les frais de scolarité exorbitants, qui sont deux à trois fois plus élevés que ceux des étudiants nationaux. Sa fille aimerait travailler tout en poursuivant ses études, mais doit pour cela obtenir un permis de travail. La mère ne sait pas ce que l’avenir lui réserve, à elle et à sa famille. Elle retarde les décisions importantes, comme l’achat d’une maison ou la création de sa propre entreprise au Canada.

Son histoire n’a rien d’exceptionnel. C’est la contradiction silencieuse au cœur du système d’immigration canadien.

Depuis ses origines avec les Premières nations il y a des milliers d’années jusqu’à l’arrivée des explorateurs européens, la fondation de colonies anglaises et françaises en Ontario et au Québec, et l’arrivée plus tardive de colons tels que les Allemands, les Ukrainiens, les Irlandais et les Italiens, le Canada a toujours été un pays multiculturel. Cette idée a été formalisée en 1971 par la politique du Premier ministre Pierre Trudeau, qui a trouvé un compromis prudent : l’anglais et le français comme deux langues officielles, sans hiérarchie entre les cultures. Cette politique a été officiellement annoncée sous le nom de “Multiculturalisme dans le cadre du bilinguisme”. Elle vise à garantir que le Canada ne deviendra jamais un pays où un groupe domine au détriment des autres. La politique a été garantie par la loi sur le multiculturalisme, puis inscrite à l’article 27 de la Charte canadienne des droits et libertés en 1982.

Au fil du temps, cependant, cet équilibre a commencé à s’effriter. Les communautés francophones du Canada ont bénéficié d’un soutien fédéral à l’immigration structuré et ciblé, y compris de voies d’immigration spécifiques pour soutenir leur présence démographique en dehors du Québec. En termes de maintien de la langue, cette approche s’est avérée judicieuse. Comme l’a fait remarquer la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, “la langue est la clé de la culture. Sans la langue, une culture ne peut survivre. Il ne s’agit pas ici de s’opposer au bilinguisme officiel ou à la nécessité d’un enseignement de base. de base Il ne s’agit pas ici de s’opposer au bilinguisme officiel ou à la nécessité d’un anglais ou d’un français de base au Canada, étant donné la politique de bilinguisme officiel. La question est de savoir comment la politique d’immigration est appliquée en tenant compte de la dimension multiculturelle.

Le fait est que les communautés ethnoculturelles non anglophones et non francophones ne bénéficient pas d’un soutien suffisant, même lorsque leur nombre le justifie. Dans de nombreuses régions, ces communautés sont de taille égale, voire supérieure, aux populations francophones minoritaires, mais elles reçoivent beaucoup moins de reconnaissance ou de soutien de la part des institutions fédérales. L’écart est le plus évident dans les secteurs où la connaissance de la langue d’origine est essentielle à la prestation de services efficaces, comme la prestation de soins, l’éducation, les médias, la vie religieuse et les arts, en particulier la danse, le cinéma, le théâtre et la narration de contes. Si le Canada prend le multiculturalisme au sérieux, les communautés ethnoculturelles de taille suffisante méritent un niveau d’attention et de soutien politique similaire à celui accordé aux minorités francophones hors Québec. Au lieu de cela, en tant que contribuables, ces communautés ethnoculturelles minoritaires voient leurs efforts pour conserver leur langue et se développer culturellement limités par un pays qui ne respecte pas l’engagement multiculturel qu’il a lui-même pris.

Un problème similaire a été abordé aux États-Unis en 1991 et mérite d’être pris en considération dans la politique d’immigration canadienne.

Dans les années 1980, l’immigration américaine s’est concentrée dans une poignée de pays sources à fort volume, créant un déséquilibre démographique évident. Les flux importants en provenance de pays tels que l’Inde, la Chine, le Mexique et les Philippines ont de plus en plus dominé l’immigration aux États-Unis. Pendant ce temps, les immigrants de nombreuses autres régions – telles que l’Irlande, la Pologne et les pays baltes en Europe, les Fidji, le Népal et les pays de l’Est, Israël et la Jordanie au Moyen-Orient, ainsi qu’une grande partie de l’Afrique – étaient à peine représentés. Les responsables politiques ont considéré qu’il s’agissait là d’un rétrécissement de la diversité traditionnelle du pays et ont pris des mesures pour y remédier.

Le véhicule législatif a été la loi sur l’immigration de 1990, sous la houlette de personnalités telles que le sénateur Ted Kennedy et le représentant Bruce Morrison. Tout d’abord, cette loi a fixé un plafond de 7 % par pays pour tous les visas d’immigration fondés sur la famille et l’emploi, une limite qui avait été mise en œuvre dans la législation précédente sur l’immigration. Ce plafond est désormais inscrit dans la loi de 1990. En outre, la loi a intégré la loterie de la carte verte de la diversité dans le programme plus large de la réforme de l’immigration. Désormais, 55 000 cartes vertes doivent être attribuées chaque année à des immigrants issus de pays sous-représentés afin d’éliminer les préjugés identifiés. L’objectif n’était pas d’augmenter l’immigration globale, mais d’en rééquilibrer la composition, en rétablissant un plus large éventail d’origines nationales et en renforçant l’idéal américain de longue date d’une diversité issue de nombreuses régions du monde. Le programme était un effort imparfait mais délibéré pour garantir que les pays plus petits et sous-représentés continuent à faire partie du tissu national. Il demeure intact à ce jour.

Le Canada n’a pas d’équivalent. Il devrait l’être. La négligence de l’héritage multiculturel du Canada dans la politique du gouvernement fédéral, qui s’apparente à la partialité corrigée en 1990 aux États-Unis, ne doit pas se poursuivre au Canada.

Dans le même temps, il existe un point aveugle encore plus flagrant. Il est caché à la vue de tous et est devenu le point central de nombreuses discussions récentes concernant la politique d’immigration du Canada.

Le Canada est déjà rempli d’immigrants, mais il refuse de les reconnaître pleinement. Qui sont-ils ?

Ils sont des contributeurs avérés. Ils sont ici en tant qu’étudiants, travailleurs et résidents temporaires. Nombre d’entre eux vivent au Canada depuis des années. Ils paient des impôts, comblent les pénuries de main-d’œuvre et construisent des communautés. Ce ne sont pas des candidats hypothétiques. D’ici 2025, on estime que jusqu’à 900 000 personnes auront vécu au Canada pendant six ans ou plus et seront encore considérées comme des résidents temporaires.

Le Canada continue de les évaluer en utilisant les mêmes critères que ceux appliqués aux demandeurs étrangers – notes scolaires, tests linguistiques et modèles prédictifs biaisés en faveur de la sélectivité. Mais ces étudiants, travailleurs et résidents temporaires ne sont plus des prédictions. Ils sont des résultats.

Le Canada consacre des années à éduquer, employer et intégrer des personnes, au risque de les perdre parce qu’elles ne correspondent pas parfaitement à un système de points conçu pour les candidats étrangers. En fait, le pays “loue” les talents qu’il a déjà développés au lieu de les sécuriser.

Ce n’est pas seulement inefficace. C’est irrationnel.

Le coût économique est évident. Les employeurs perdent des travailleurs qualifiés. Les communautés perdent leur stabilité. Des personnes, comme l’ingénieur ukrainien mentionné au début, retardent l’achat d’une maison, la création d’une entreprise ou l’établissement de racines parce que leur avenir est incertain. L’investissement du Canada dans l’éducation post-secondaire des étudiants étrangers, dans la formation des travailleurs étrangers et dans l’aide à leur intégration dans la vie canadienne est perdu lorsqu’ils sont forcés de partir en vertu de nos lois sur l’immigration.

Mais il y a un coût plus profond : la perte de crédibilité.

Un système d’immigration qui n’est pas en mesure de reconnaître un succès lorsqu’il en voit un commence à sembler arbitraire. Les systèmes arbitraires n’inspirent pas confiance.

La solution n’est pas compliquée. Elle nécessite des règles qui reflètent la réalité.

Premièrement, le Canada devrait établir une voie claire et automatique vers la résidence permanente pour les résidents temporaires de longue durée. Lorsqu’une personne a accompli deux cycles complets de permis de travail – ou deux cycles d’études post-secondaires -, soit généralement six ans ou plus de résidence légale, d’emploi et de contributions fiscales, une voie d’accès à la résidence permanente devrait s’ouvrir automatiquement, à condition que la personne ait respecté les lois canadiennes.

À un moment donné, le temps investi au Canada doit compter. Un parcours clairement défini vers la résidence permanente pour ces personnes est un moyen de le démontrer.

Deuxièmement, le Canada doit faire face à la réalité des personnes sans papiers qui vivent à l’intérieur de ses frontières. On estime qu’environ 500 000 d’entre eux vivent au Canada. La plupart ont dépassé la durée de validité de leur visa ; certains ont franchi la frontière canado-américaine de manière irrégulière ou sont entrés en voiture, en bateau ou en avion. Nombre d’entre eux ont passé des années, voire des décennies, à travailler, à apporter leur contribution et à élever leur famille dans l’ombre. Beaucoup viennent de pays qu’ils ont fui à cause de la pauvreté, de la violence ou de la guerre, y compris l’Ukraine. Un système rationnel ne peut ignorer indéfiniment cette réalité. Ces personnes vivent dans l’ombre et sont empêchées de construire des vies et des familles ordinaires. Elles sont vulnérables aux criminels, aux gangsters et aux exploiteurs. Leur statut érode le respect dont notre système judiciaire devrait jouir.

Une règle d’une génération devrait s’appliquer : les personnes qui ont vécu au Canada pendant une période prolongée d’environ une génération, qui ont fait preuve de bonnes mœurs et qui ont contribué à la société devraient se voir accorder une voie d’accès à la résidence permanente. Pour compenser le fait qu’ils ont sauté la file d’attente, ils devraient être soumis à une pénalité financière et à une période de service communautaire obligatoire, comme aider les malades ou nettoyer leur ville natale, afin de pouvoir prétendre à la résidence permanente. Sortir les gens de l’ombre renforce, et non affaiblit, l’État de droit.

Troisièmement, le Canada devrait abandonner son plafond rigide et largement arbitraire sur les admissions annuelles de résidents permanents, actuellement fixé à environ 385 000. Ce chiffre peut servir à la planification administrative, mais il n’a guère de sens politique dans un pays qui accueille déjà des millions de résidents temporaires. Le plafond limite artificiellement la transition des personnes qui sont déjà ici, qui contribuent déjà et qui sont déjà intégrées. La politique d’immigration devrait privilégier les résultats, et non les quotas. Il n’y a guère de différence substantielle entre une personne vivant au Canada avec un permis de travail temporaire et un résident permanent, hormis le statut temporaire du titulaire du permis de travail.

Entre-temps, de nombreuses études ont montré que le Canada a besoin de plus d’immigrants. En fait, le Canada ne manque pas d’immigrants. Il lui manque un mécanisme de reconnaissance de ceux qu’il accueille déjà.

Le cas de l’Ukraine illustre parfaitement ce point.

Les Ukrainiens au Canada : Une étude de cas

L’expérience des Ukrainiens dans le cadre de l’autorisation de voyage d’urgence Canada-Ukraine (CUAET) illustre clairement le fonctionnement d’une approche fondée sur le mérite à l’intérieur du pays. Depuis 2022, plus de 300 000 Ukrainiens sont arrivés au Canada dans le cadre de ce programme, bénéficiant d’un statut temporaire et d’un permis de travail ouvert, mais sans accès direct à la résidence permanente. On estime que sur les 300 000 personnes qui sont arrivées, moins de 175 000 conservent un statut temporaire avec un visa CUAET au Canada, en raison du programme d’unification familiale, de la qualification dans le cadre d’autres programmes existants, ou de retours en Europe ou même en Ukraine.

Conformément aux antécédents de l’établissement des Ukrainiens au Canada avant la Première Guerre mondiale, ces nouveaux arrivants ont affiché des taux d’emploi élevés, un bon niveau d’éducation, une intégration rapide et une dépendance minimale à l’égard de l’aide publique. Nombre d’entre eux se sont installés dans des régions qui bénéficient d’une croissance démographique et d’une participation de la main-d’œuvre, soutenues par des réseaux de diaspora bien établis.

Les conditions qui les ont amenés au Canada ne sont toujours pas résolues. La guerre se poursuit, les infrastructures ont été dévastées et la perspective d’un retour en toute sécurité est incertaine. Pour beaucoup, le retour n’est ni pratique ni rationnel. Ils ont construit leur vie, contribué à l’économie et se sont intégrés socialement au Canada.

Ces circonstances donnent lieu à des intérêts légitimes. On ne peut raisonnablement s’attendre à ce que les personnes qui sont arrivées dans le cadre de programmes d’urgence et qui se sont depuis construites une vie stable restent indéfiniment dans un statut temporaire. Leurs enfants ne peuvent pas être laissés dans l’incertitude alors qu’ils luttent pour trouver un emploi et que leurs études sont entravées par des frais de scolarité élevés. Le maintien de ces personnes dans un statut temporaire créera une instabilité inutile et minera la confiance dans le système d’immigration du Canada.

Les Ukrainiens bénéficiant de CUAET ne cherchent pas à bénéficier d’un traitement préférentiel. Ils démontrent la nécessité d’un changement de politique plus large au Canada. Ils remplissent tous les critères raisonnables pour obtenir la résidence permanente, y compris la présence légale, la contribution soutenue, l’intégration et les bonnes mœurs.

Leur situation met en évidence l’inefficacité d’un système qui ne parvient pas à convertir les contributeurs avérés en résidents permanents. En bref, les Ukrainiens titulaires d’un visa CUAET devraient être le premier groupe admis par le Canada dans le cadre de cette vision révisée du système d’immigration du pays. Leur admission n’augmentera pas l’inquiétude concernant la demande de logement, puisque la cohorte temporaire est probablement déjà logée. Elle n’augmentera pas les coûts d’installation, car la plupart des résidents temporaires ont déjà répondu à leurs besoins en matière d’installation. Une telle initiative répondra à la préoccupation du public selon laquelle le gouvernement a perdu le contrôle de son programme d’immigration en “nettoyant” certains résidents temporaires. Comme ils n’ajouteront pas de nouveaux résidents au Canada, cela apaisera les inquiétudes concernant la croissance de la population. Étant donné que le gouvernement fédéral est déjà en train de procéder à une révision majeure du programme d’immigration économique d’IRCC, le moment est bien choisi pour ajouter cette question à l’ordre du jour.

Le Canada n’a pas besoin de deviner quels immigrants réussiront. Il les connaît déjà.

Dans le même temps, la question plus large de la diversité ne peut être ignorée. Un pays véritablement multiculturel ne peut pas compter uniquement sur des forces passives pour façonner sa population. Sans mécanisme correcteur, la diversité risque de se rétrécir au lieu de s’élargir au fil du temps.

L’équilibre n’est pas le fruit du hasard. Il requiert de l’intentionnalité.

Le Canada l’a compris à une époque. La vision initiale du multiculturalisme n’était pas simplement symbolique – elle était censée guider les politiques. Au fil du temps, cependant, cette clarté s’est estompée.

Ce qui reste, c’est un système qui fonctionne, mais pas aussi bien qu’il le devrait, ni aussi équitablement qu’il le pourrait.

Le Canada n’a pas besoin de parcourir le monde pour trouver de meilleurs immigrants. Il doit reconnaître ceux qui sont déjà ici et décider enfin s’il s’agit d’invités temporaires ou de futurs citoyens.

Andy J. M. Semotiuk est un collaborateur de Forbes dont les articles ont été lus par plus d’un million de personnes au cours des dix dernières années. Auparavant, il a travaillé comme correspondant des Nations unies à New York, affilié à Southam News et à d’autres organes de presse. Pendant trois ans, il a fait partie du Tribunal Panel de la Commission canadienne des droits de l’homme. Il est actuellement conseiller principal au Centre pour la démocratie en Europe de l’Est, basé à Toronto. Au cours des quarante dernières années, en tant qu’avocat spécialisé dans l’immigration aux États-Unis et au Canada, il a aidé plus de 10 000 clients à résoudre toute une série de problèmes juridiques. Il pratique aujourd’hui le droit de l’immigration américaine et canadienne au sein du cabinet d’avocats Pace à Toronto.

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