Cet article a été rédigé par Ksenija Trahan, Associate, Corporate Immigration Law Firm.
Selon une annonce récente du ministre du travail, de la formation et du développement des compétences de l’Ontario, Monte McNaugton, la province tient sa promesse de sévir contre les agences de travail temporaire (AT) non réglementées, les recruteurs et les entreprises qui exploitent les travailleurs temporaires vulnérables. La nouvelle législation confère de nouveaux pouvoirs d’exécution, renforce la réglementation et permet d’imposer des amendes et d’autres mesures punitives à ceux qui continuent d’abuser des travailleurs.
Pour commencer, les THA et les recruteurs devront posséder une licence pour exercer leur activité dans la province. Une nouvelle équipe d’inspecteurs sera chargée de contrôler les THA et les recruteurs avant de leur délivrer une licence. Pour obtenir une licence, les THA et les recruteurs devront fournir une lettre de crédit irrévocable qui pourra être utilisée pour rembourser les salaires dus aux travailleurs. Les entreprises qui font appel à des recruteurs malhonnêtes devront rembourser aux travailleurs les frais illégaux qui leur ont été facturés. Un système est mis en place pour fermer complètement les agences qui exploitent le personnel. Le gouvernement a l’intention d’exiger des licences dès 2023.
À première vue, il s’agit d’un pas dans la bonne direction. La ministre McNaugton s’est déclarée convaincue que cette mesure créerait les protections les plus solides pour les travailleurs temporaires au Canada, en équilibrant la balance entre les travailleurs vulnérables et les grandes entreprises. La nécessité d’une action gouvernementale est en effet urgente. Plus de 2 000 agences d’emploi temporaire en Ontario placent des centaines de milliers de travailleurs dans des bureaux saisonniers et à court terme, dans l’agriculture, dans l’hôtellerie et dans d’autres secteurs. Certaines de ces entreprises ont été prises en flagrant délit de non-respect du droit du travail de l’Ontario en ce qui concerne le paiement du salaire minimum, des heures supplémentaires et des congés payés.
Une récente campagne d’application de la loi menée par le ministère du travail de l’Ontario a permis d’enquêter sur des agences d’intérim qui fournissaient des travailleurs à des maisons de retraite, des usines de transformation alimentaire et des entrepôts, et d’établir que 3,3 millions de dollars de salaires n’avaient pas été versés. Cette perte de revenus se fait au détriment des travailleurs temporaires vulnérables qui reçoivent moins que le salaire minimum, ne sont pas payés pour les vacances ou les heures supplémentaires et se voient parfois facturer des frais d’embauche illégaux par les recruteurs. Les travailleurs étrangers sont souvent plus exposés aux abus sur le lieu de travail, car ils sont parfois confrontés à la confiscation de leur passeport et à des conditions de travail dangereuses contre lesquelles ils ne peuvent pas se plaindre par crainte de l’annulation de leur permis de travail et de leur expulsion du Canada.
L’incertitude économique provoquée par la pandémie a entraîné une augmentation du recours aux PTH au Canada, car le pays comptait beaucoup sur les nouveaux immigrants pour pallier les pénuries de main-d’œuvre pendant la pandémie de COVID-19. Toutefois, la pénurie croissante de main-d’œuvre actuelle n’est pas uniquement due à la pandémie. Un rapport publié par la Banque Royale du Canada en septembre dernier prévoit un déficit de 10 000 travailleurs dans 56 métiers du Sceau rouge reconnus au niveau national au cours des cinq prochaines années. Ce chiffre passe à 100 000 si l’on tient compte des 250 métiers réglementés par les provinces. En outre, 700 000 travailleurs qualifiés devraient prendre leur retraite d’ici 2028, ce qui accentuera encore la pression sur le marché. Cette pénurie rapide de main-d’œuvre a suscité une montée du désespoir chez les employeurs, qui se sont empressés de pourvoir les postes vacants dans des secteurs allant de la restauration et de l’hôtellerie aux soins de santé, à l’assistance sociale, aux métiers et à la construction.
Il n’est donc pas surprenant qu’il y ait eu plus de 2 200 agences de travail temporaire en Ontario en juillet 2020 (selon la Commission de la sécurité professionnelle et de l’assurance contre les accidents du travail). Ces agences, qui embauchent des travailleurs saisonniers et à court terme en Ontario, ont vu leurs revenus augmenter de 34 % entre 2015 et 2019. De plus, en 2019, les agences de travail temporaire employaient 128 000 travailleurs à temps plein, soit 2,6 % de la main-d’œuvre de la province. De nombreuses agences d’aide temporaire en Ontario paient illégalement des personnes en dessous du salaire minimum et refusent d’autres droits fondamentaux en matière d’emploi, dans le but d’obtenir un avantage concurrentiel en réduisant les tarifs.
La participation à ces programmes peut être précaire pour les entreprises. Le fait qu’une entreprise ne soit pas considérée comme un “employeur officiel” à des fins d’emploi ne signifie pas nécessairement qu’elle n’est pas soumise à d’autres lois en ce qui concerne les travailleurs étrangers. Les entreprises doivent toujours s’assurer que tous les travailleurs temporaires placés par une société de recrutement ou une agence tierce sont légalement autorisés à travailler au Canada et comprendre si leur permis de travail restreint les personnes pour lesquelles ils peuvent travailler, le type de travail qu’ils peuvent effectuer et le nombre d’heures qu’ils peuvent travailler.
Conformément à la loi sur l’immigration et la protection des réfugiés (LIPR), une entreprise commet une infraction en employant une personne qui n’est pas légalement autorisée à travailler au Canada, et les employeurs qui ne prennent pas de mesures raisonnables pour déterminer si l’emploi est autorisé sont réputés savoir qu’il n’est pas autorisé. Malgré les possibilités de sanctions pénales et administratives prévues par la législation sur l’immigration, les travailleurs étrangers font encore l’objet d’abus. Il n’est donc pas surprenant que les gouvernements provinciaux aient décidé de s’attaquer au problème. L’Ontario est quelque peu en retard par rapport à d’autres provinces telles que l’Alberta, le Québec, la Colombie-Britannique, la Saskatchewan, le Manitoba et la Nouvelle-Écosse, qui ont toutes déjà adopté des programmes de licences obligatoires, des dépôts de garantie obligatoires, des registres pour les employeurs qui embauchent des travailleurs migrants, ainsi que des amendes en cas de non-respect de la législation.
Les critiques considèrent toutefois que ces mesures sont insuffisantes pour assurer les protections nécessaires. Par exemple, ils affirment que les frais pécuniaires sont trop faibles pour que les entreprises les prennent au sérieux. Parmi les autres problèmes cités, ils affirment qu’il incombe toujours au travailleur de signaler les transgressions et d’en fournir la preuve. Outre les problèmes évidents liés aux vulnérabilités inhérentes au statut précaire des travailleurs migrants, la réalité est aussi que les recruteurs sont devenus trop habiles et habiles à dissimuler leurs traces écrites. Les critiques suggèrent plutôt que les employeurs soient automatiquement condamnés à une amende d’au moins 15 000 dollars lorsqu’ils ne font pas appel à une agence agréée. Ils demandent également que les recruteurs agréés soient soumis à des cautions plus élevées.
La loi “Working for Workers Act” a été adoptée le 30 novembre. L’Ontario devient la deuxième province à rendre les employeurs solidairement responsables de l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement en matière de recrutement de travailleurs migrants. La province promet un système de registre solide assorti des amendes les plus élevées, y compris des peines d’emprisonnement. Seul l’avenir nous dira si la législation sera suffisamment stricte pour réduire les transgressions et contribuer à limiter les abus, et il est certain qu’aucune mesure unique n’apportera de solution efficace à l’ensemble du problème. Il s’agit toutefois d’une étape bienvenue dans l’effort plus large de lutte contre les transgressions et de protection des droits des travailleurs les plus vulnérables.


