Auteur : Pia Zambelli, avocate spécialisée en droit des réfugiés, Montréal, Canada, et présidente du Comité des réfugiés du CILA : Pia Zambelli, avocate spécialisée dans le droit des réfugiés, Montréal, Canada et présidente du Comité des réfugiés de l’ACAI
Note : Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne représentent pas nécessairement celles de l’ACAI et de ses membres.
Le système canadien d’octroi de l’asile a incontestablement évolué depuis l’arrivée au pouvoir du gouvernement libéral en 2015, mais comment évaluer cette évolution ? Sommes-nous mieux lotis qu’il y a dix ans ?
L’un des principaux changements a été la mise en place de la Section d’appel des réfugiés (SAR) à la CISR. Bien que ce soit techniquement le gouvernement conservateur qui ait donné le feu vert à l’entrée en vigueur de la SAR, sa mise en œuvre a été largement supervisée par les libéraux. Dans l’ensemble, la plupart des avocats spécialisés dans le droit des réfugiés s’accordent à dire que la SAR a été un succès en tant que mécanisme de correction des erreurs. Le taux d’acceptation de la SAR (30 %) est considérablement plus élevé que celui de la Cour fédérale (17 %), et un appel devant la SAR est également beaucoup plus efficace qu’un contrôle judiciaire pour plusieurs raisons. La possibilité de prendre en compte de nouvelles preuves, l’utilisation d’une norme de « justesse » et une procédure plus rapide et plus simple sont autant d’avantages qui n’existent pas à la Cour fédérale.
Néanmoins, les libéraux n’ont jamais vraiment tenu leur promesse de « mettre fin à la pratique consistant à nommer à la Commission de l’immigration et du statut de réfugié du Canada des personnes qui n’ont pas d’expertise en la matière », ce qui compromet l’avenir de la SAR en tant qu’institution. En examinant la liste actuelle des membres de la SAR, on ne trouve que quelques noms reconnaissables comme étant d’anciens avocats spécialisés en droit des réfugiés, et encore moins des avocats chevronnés. (On peut en dire autant des membres de la SPR). Il s’agit d’une grave lacune, étant donné que la CISR a le pouvoir unique et exclusif de déterminer le statut de réfugié au Canada, et qu’une connaissance approfondie et de longue date de la définition du réfugié semble être une exigence de base pour les décideurs.
Une autre caractéristique du gouvernement libéral a été le lancement de plusieurs programmes visant à réinstaller les réfugiés de guerre en provenance de Syrie, d’Afghanistan, du Soudan et de Gaza. Il convient également de noter le programme dit des « Anges gardiens », une mesure pandémique audacieuse qui a eu un impact positif sur les réfugiés, ainsi que le programme pilote de mobilité économique (EMPP) pour les réfugiés qualifiés en attente de réinstallation depuis l’étranger. Ces programmes, institués en vertu de la LIPR en tant que « politiques publiques », ont permis au gouvernement de faire preuve de souplesse pour répondre aux besoins du moment. Bien qu’il y ait eu des problèmes d’inégalité de traitement et des blocages procéduraux concernant plusieurs de ces programmes, ils sont généralement considérés par le barreau des réfugiés comme des développements positifs.
Cependant, les tentatives persistantes et croissantes des libéraux d’exclure les demandeurs ayant transité par les États-Unis n’ont pas été aussi positives. Non seulement les libéraux ont instauré la disposition d’inadmissibilité dite des « cinq yeux » en 2019, mais ils ont également élargi le champ d’application de l’Accord sur les tiers pays sûrs (ETPS) entre le Canada et les États-Unis en 2023. En vertu des dispositions relatives aux « cinq yeux », les personnes qui ont présenté une demande dans un pays (comme les États-Unis) avec lequel le Canada a conclu un accord d’échange de renseignements n’ont droit qu’à une audience devant un agent d’ERAR, ce qui se traduit généralement par une prise de décision de piètre qualité et par une pléthore de litiges devant la Cour fédérale. En ce qui concerne le STCA, l’application de l’accord entre les points d’entrée, et donc la fermeture effective de la « route de Roxham », a eu des conséquences chaotiques et souvent dangereuses. Il est également décevant de constater que les libéraux n’ont pas tenu la promesse contenue dans leurs lettres de mandat de 2015 d’instituer un programme de régularisation suffisamment large pour inclure les demandeurs d’asile se trouvant déjà au Canada.
Cependant, l’aspect le plus important de l' » héritage » libéral sera probablement l’augmentation stupéfiante du nombre de demandes d’asile présentées au Canada - 60 000 renvois en 2022, 137 000 en 2023 et 97 000 au cours des six premiers mois de 2024. Si l’on ne parvient pas à traiter ce phénomène de manière adéquate et équitable, cela entraînera probablement des défaillances systémiques - non seulement à la CISR, mais aussi à la Cour fédérale - et pourrait, en fin de compte, effacer les progrès réalisés au cours des dix dernières années.


