Cet article a été rédigé par Siavash Shekarian, PDG de Shekarian Law Professional Corporation.
La vitesse du changement dans tous les aspects de la vie est aujourd’hui plus rapide qu’elle ne l’a jamais été.
Les « start-up » ont été les principaux moteurs de cette transformation. Bien qu’il n’y ait pas de consensus sur la signification exacte de ce terme, pour les besoins de cet article, une start-up est une entreprise innovante qui a un fort potentiel de croissance rapide. Prenez l’exemple de Shopify, une entreprise canadienne de 16 ans créée par un immigrant, qui emploie aujourd’hui plus de 7 000 personnes, compte des clients dans 175 pays et, à la date de rédaction de cet article, a une capitalisation boursière de 129 milliards de dollars : 45 % de plus que la Banque Scotia, la troisième banque du Canada, fondée il y a 189 ans et dont la capitalisation boursière s’élève actuellement à 88,5 milliards de dollars.
Cet exemple, et bien d’autres, expliquent la récente ruée mondiale vers la mise en œuvre de politiques d’immigration capables d’attirer et de retenir les jeunes pousses. De l’Australie au Japon en passant par le Chili, le Danemark et le Canada, de nombreux pays rivalisent désormais officiellement pour attirer des entreprises comme Shopify. Certains, comme le Chili et la France, offrent de nombreux avantages, tels qu’un financement sans apport de fonds propres, des bureaux gratuits et un mentorat, pour attirer les entrepreneurs dans leur pays, tandis que d’autres, comme l’Australie et l’Irlande, n’offrent aucune incitation et exigent un capital minimum de la part des jeunes pousses pour être éligibles. Si tous les pays disposent d’un programme de création d’entreprise à deux volets, commençant par un visa de travail et une résidence permanente subordonnée à des indicateurs de performance de l’entreprise, le Canada reste le seul pays à offrir la résidence permanente immédiatement, sans aucune condition liée à la performance.
Cet article examine les avantages et les inconvénients du programme canadien de visa pour jeunes entreprises, ainsi que les avantages et les inconvénients qu’il aurait pu et dû avoir.
Le programme canadien de visas pour jeunes entreprises : Les bons côtés
Une start-up n’a rien de traditionnel : elle peut naître avec une étincelle et sans expérience, être construite par un ordinateur, se développer avec très peu d’argent (= bootstrapping) et prendre de l’ampleur en un rien de temps. Mais un potentiel élevé s’accompagne d’un risque élevé : 90 % des start-ups échouent (voir le rapport Startup Genome). C’est pourquoi les programmes traditionnels d’immigration professionnelle, comme les filières actuelles du programme des candidats des provinces (PNP), exigent une expérience de la gestion ou de la propriété d’une entreprise, une valeur nette minimale, un investissement minimal, un nombre minimal de créations d’emplois, etc. De telles exigences sont onéreuses pour les jeunes entrepreneurs. Ces exigences sont lourdes pour les jeunes entrepreneurs. Elles devraient plutôt être rigoureuses mais suffisamment souples pour répondre aux besoins particuliers de ces entrepreneurs non traditionnels.
Le Programme canadien de visa pour jeunes entreprises (PCVE) est raisonnablement flexible puisqu’il n’exige pas de niveau d’études minimum, pas de valeur nette minimum, pas d’expérience commerciale préalable, pas de limite d’âge, juste un montant modeste de fonds d’établissement, une structure d’entreprise simple et une maîtrise de la langue correspondant au niveau de compétence linguistique canadien 5. Cependant, la rigueur de l’évaluation de la qualité et du potentiel de croissance de la start-up du demandeur est confiée au secteur privé, appelé organismes désignés (OD), qui attestera de l’adéquation de la start-up en lui accordant une lettre de soutien (LOS) : la seule autre exigence pour demander la résidence permanente dans le cadre du PVU. Contrairement aux programmes commerciaux traditionnels où les agents des visas sont chargés d’évaluer les mérites de l’entreprise, le PVUS tire parti de l’expérience des OD sur le marché par le biais du régime des LOS.
Au moins sur le papier et du point de vue de la conception de la politique, la SUVP du Canada est peut-être la meilleure parmi celles des autres pays parce que :
Il intègre des outils efficaces pour garantir l’intégrité et prévenir la fraude.
L’intention est la clé du succès
Presque toutes les demandes de SUVP sont refusées sur la base de l’article 89(b) du Règlement sur l’immigration et la protection des réfugiés (RIPR) parce que l’agent des visas conclut que le(s) demandeur(s) s’est (se sont) engagé(s) dans l’entreprise principalement dans le but d’obtenir un permis de travail et/ou une résidence permanente, et qu’il(s) ne s’est (se sont) pas engagé(s) dans l’entreprise d’une manière significative. L’article 89(b) est donc l’outil dont dispose l’agent des visas pour attraper les imposteurs : ceux qui prétendent beaucoup avec des mots mais ne montrent rien avec des actes.
Le précédent est également clair : ce n’est pas le succès que la SUVP exige, mais une véritable intention prouvée par des actions démontrables. Cette exigence centrée sur l’intention permet un contrôle adéquat tout en conservant la flexibilité nécessaire au programme.
Examen par les pairs
Lorsque l’agent des visas a des doutes sur les motivations du bureau des visas et sur la manière dont il a évalué la jeune entreprise, il peut demander un examen par les pairs conformément à la section 98.09 du RIPR. L’examen par les pairs est une évaluation indépendante, organisée et menée par l’association industrielle du bureau des visas, de la conduite du bureau des visas dans l’octroi du droit d’établissement à la jeune entreprise, sur la base des normes industrielles. Cet outil aide les agents des visas à repérer les comportements suspects des OD, qui délivrent des LOS à des entreprises non authentiques et/ou sans mérite afin de satisfaire aux exigences en matière d’immigration et de réaliser des gains financiers.
Inspections
Un régime d’inspection complet est mis en place par les sections 98.11 - 98.13 de l’IRPR qui permet aux agents d’immigration d’examiner presque tout (= employés, représentants, documents, locaux) de presque toutes les personnes impliquées dans l’octroi des LOS (= association industrielle, DO, entreprise en démarrage, tierces parties). Il s’agit d’une excellente boîte à outils pour les agents chargés des visas, qui leur permet d’aller au fond des choses dans le cadre de chaque LOS.
Il s’adresse à des candidats issus de l’ensemble du spectre de la création d’entreprise (de l’idéation à la croissance).
Le régime canadien de la SUVP comporte trois niveaux de DO, chacun ayant des exigences différentes en matière d’investissement : Les incubateurs, les investisseurs providentiels et les sociétés de capital-risque. Les incubateurs, comme leur nom l’indique, ciblent souvent des entreprises à un stade très précoce : pas de revenus, encore en train de formuler des concepts commerciaux, essayant de valider la solution et de passer à la création d’un MVP (= produit minimum viable). En tant que tel, le régime de la SUVP permet aux incubateurs de soutenir les entreprises sans exigence d’investissement.
Les investisseurs providentiels et les sociétés de capital-risque exigent respectivement un investissement minimum de 75 000 et 200 000 dollars. Cela signifie que leur LOS s’accompagne d’un engagement à investir ces montants dans l’entreprise qu’ils ont choisi de soutenir. En tant que telles, ces entités ont des attentes élevées en matière de retour sur investissement et ont donc tendance à cibler des entreprises qui se trouvent à des stades avancés du cycle de démarrage : elles ont validé leur solution, ont des clients payants, ont des structures organisationnelles solides, etc.
Grâce à ce régime d’approbation par des tiers à plusieurs niveaux, la SUVP canadienne, contrairement à celles de l’Australie, de l’Irlande, de la Nouvelle-Zélande et de l’Italie, a la capacité d’attirer un plus grand nombre d’entreprises en phase de démarrage.
Il tire habilement parti de la résidence permanente au Canada
Le French Tech Ticket offre à chaque membre de l’équipe un financement de 25 000 euros sans apport de fonds propres, une procédure d’immigration accélérée, des bureaux gratuits et bien d’autres choses encore. Le Chili propose le même type d’offre avec un financement d’environ 80 000 USD. Le Canada n’offre aucune incitation de ce type, mais reste le seul pays à offrir aux entrepreneurs une voie claire et immédiate vers la résidence permanente. Le Canada a toujours été l’une des destinations les plus attrayantes pour l’établissement, il dispose d’un écosystème de start-up mature et d’un marché des capitaux très sain et très actif. Par conséquent, la résidence permanente au Canada est une incitation très forte pour les entrepreneurs en démarrage à choisir le Canada parmi d’autres destinations.
Le mauvais
Même si la SUVP canadienne est bien conçue, sa mise en œuvre présente de sérieuses lacunes.
IRCC annonce que le traitement des nouvelles demandes de SUVP prendra plus de 30 mois.
Il est intéressant de noter qu’IRCC a admis à l’Association du Barreau canadien, lors d’une réunion des parties prenantes le 23 novembre 2021, qu’il dispose d’un inventaire de 5 à 6 ans de demandes de SUVP et qu’il n’a pas l’intention d’accélérer le traitement de ces demandes. Ce scénario de traitement des demandes de SUVP rend le programme effectivement futile.
De nombreux entrepreneurs influents, comme Bill Gross, estiment que le choix du moment est la principale raison qui détermine le succès des jeunes entreprises (voir son exposé TED - ajouter un lien hypertexte). Imaginez une start-up étrangère qui a obtenu l’engagement d’un investisseur en capital-risque pour un investissement important qui lui permettra de mettre sa solution sur le marché. Cependant, ces engagements sont presque toujours conditionnés par le statut d’immigration des entrepreneurs, car aucun investisseur raisonnablement bien intentionné ne s’engagerait financièrement sans certitude sur le volet immigration.
Le monde de la création d’entreprise est un monde rapide et furieux, quel que soit le statut d’immigration de chacun. Par conséquent, les jeunes entrepreneurs étrangers subissent une double pression : celle de gérer une entreprise dont le taux de réussite global est de 10 %, et celle de le faire dans une incertitude prolongée quant à l’avenir de leur vie. Il n’est donc pas surprenant que ces retards rendent la SUVP pratiquement inintéressante pour les entrepreneurs bien intentionnés.
La gravité de ce problème a été récemment révélée par Lexbase en octobre 2021, qui a publié les résultats d’une demande d’AIPRP adressée à IRCC, qui montrait un arriéré de plus de 6 000 demandes dans l’inventaire SUVP, sans aucune demande en cours de traitement.
Le service clientèle est pratiquement inexistant
IRCC devient dangereusement une boîte noire qui contraste fortement avec notre valeur fondamentale de transparence. Dans le cas d’IRCC, les clients sont les futurs Canadiens, ceux-là mêmes qui façonneront le pays. La transparence est donc un strict minimum. Un service efficace, informé et opportun, adapté aux différents programmes, est essentiel. La personnalisation des services est manifestement absente du système : les besoins d’un étudiant en attente d’un permis de travail post-diplôme (PGWP), d’un conjoint qui compte les secondes pour rejoindre un être cher et d’un jeune entrepreneur qui doit faire face à des obstacles quotidiens nuancés sont très différents.
Comme les jeunes entrepreneurs risquent littéralement tout pour rejoindre et contribuer à l’économie canadienne, ils méritent une norme de service simplifiée , axée sur les candidats et adaptée à leurs besoins spécifiques.
La laideur
La SUVP est présentée comme un tapis rouge vers la résidence permanente au Canada.
« Devenir résident permanent au Canada en 6 mois sans investissement, sans formation, sans expérience, sans engagement » suivi d’un grand « appelez maintenant » est une technique de vente très répandue dans de nombreux secteurs du marché pour la SUVP. À l’exception des délais trompeurs, rien dans cette annonce n’est faux. Comme nous l’avons expliqué, la SUVP est uniquement autorisée pour de bonnes raisons. Mais en raison d’un manque d’application diligente, le programme a été utilisé à mauvais escient par des individus passifs comme une porte dérobée vers le Canada. Ces personnes n’ont même pas besoin d’avoir un patrimoine élevé, il leur suffit d’avoir entre 50 000 et 500 000 dollars pour acheter une start-up sur papier et obtenir une lettre de soutien de la part d’un ministère de la Défense qui est prêt à « faire des affaires ».
Certains cas ont été portés devant la Cour fédérale du Canada, où la procédure d’examen par les pairs a permis de conclure à la non-conformité de l’OD en question. Pourtant, on se demande pourquoi IRCC n’a pas pris de mesures pour révoquer le statut de partenaire SUVP de l’OD alors que la non-conformité a été constatée dans de nombreux cas.
Il est alarmant de constater que les demandeurs dans ces cas, bien que complices, doivent supporter seuls la perte alors que les facilitateurs sont autorisés à continuer à agir en tant qu’acteurs approuvés dans le cadre de la SUVP. Il est également alarmant que la participation au processus d’évaluation par les pairs ne soit même pas obligatoire pour les OD - une autre pratique injuste envers les candidats à la SUVP. Bien que le régime SUVP ne rende pas les résultats de l’examen par les pairs contraignants pour l’agent, et qu’il laisse à l’agent la possibilité de substituer des évaluations, IRCC doit réévaluer activement et annuellement les DO qui y ont participé. Dans l’état actuel des choses, IRCC se contente de publier une liste des organisations désignées sur son site web, avec des liens hypertextes vers les sites web des OD. Une plus grande responsabilisation de la part d’IRCC dans la sélection des partenaires du SUVP au Canada est essentielle pour l’intégrité du programme et pour assurer un niveau de confiance minimum aux clients.
L’avenir
Le SUVP canadien, comme d’autres programmes de création d’entreprises dans d’autres pays, vise à créer un équilibre entre deux objectifs : la prise de risque en échange de la croissance de l’écosystème de la création d’entreprises au Canada.
IRCC doit agir au rythme de la trajectoire de développement d’une jeune entreprise, prendre l’initiative de promouvoir le programme afin de minimiser les risques de fraude, mettre en œuvre des mesures de responsabilisation plus rigoureuses et poser de manière proactive les bases pour que le Canada devienne la destination de choix pour les idées commerciales novatrices. L’état actuel du programme canadien de visas de démarrage ne répond pas à l’objectif politique et ne permet pas d’attirer au Canada des entreprises en phase de démarrage à visage découvert. Au contraire, il s’est transformé en un autre programme qui ne répond pas à ses objectifs initiaux.


