Cet article a été rédigé par Catherine A. Sas, Q.C., avocate spécialisée en droit de l’immigration au Canada, Sas & Ing Immigration Law Centre.
En tant qu’avocats spécialisés en droit de l’immigration, il ne faut pas longtemps, dans les rigueurs de la pratique, pour découvrir l’importance d’une « lettre empoisonnée » dans la vie de nos clients. Parfois justifiées, parfois non, les conséquences pour nos clients sont dramatiques. Le mois de mars étant le mois de la prévention de la fraude pour Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada, il est intéressant de revenir sur une décision de la Cour suprême de la Colombie-Britannique qui reconnaît les conséquences importantes d’une lettre empoisonnée dans le domaine de l’immigration.
Dans l’affaire He v. Guo, le juge Funt a été initié aux ramifications de la « lettre au stylo empoisonné », dans laquelle les autorités reçoivent des communications écrites sur des infractions présumées en matière d’immigration. Cela peut avoir des conséquences extrêmement négatives pour l’individu, ce que le juge Funt a parfaitement compris. En tant que praticiens, nous voyons régulièrement des cas entre amants éconduits, conjoints jaloux, frères et sœurs en colère et bien d’autres relations hostiles qui aboutissent à l’envoi de lettres à Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC) et/ou à l’Agence des services frontaliers du Canada (ASFC), ou au dépôt d’allégations criminelles fallacieuses auprès de la police, avec des conséquences importantes en termes d’immigration (et de finances) pour l’immigrant individuel et sa famille élargie.
Dans ce cas particulier, le couple a eu une relation conjugale d’un peu plus de trois ans au cours de laquelle le demandeur He a parrainé l’intimée Guo et son fils et ils ont obtenu leur résidence permanente au Canada. Peu après l’obtention du statut de résident permanent, l’union de fait entre les parties s’est rompue au début de l’année 2017. Le 30 mars 2018, le demandeur a envoyé un courriel à la défenderesse qui comprenait un projet d’accord de séparation demandant une compensation financière de sa part et dans son message, il a fourni un hyperlien vers le site Web d’IRCC.
Peu après, le 18 avril 2018, le demandeur a envoyé une lettre à IRCC sur du papier à en-tête de son lieu de travail, intitulée » Immigration Marriage Fraud Report » (rapport sur la fraude au mariage), qui affirmait, entre autres choses, que la défenderesse s’était engagée dans leur relation de manière frauduleuse afin d’obtenir le statut de résident permanent pour elle-même et son fils. Ce « rapport » contenait également des allégations selon lesquelles le défendeur avait également fréquenté des hommes pour de l’argent, ce qui était contraire à son ancien permis de travail, qui stipulait : « Non valable pour un emploi dans des entreprises liées au commerce du sexe telles que les clubs de strip-tease, les salons de massage ou les services d’escorte ».
Le défendeur n’a pas accepté les conditions proposées dans l’accord de séparation et l’affaire a été portée devant les tribunaux avec plusieurs jours d’audience en février et en août 2020. L’avocat du défendeur a soutenu que les actions du demandeur en envoyant un projet d’accord de séparation accompagné d’un lien vers le site Web de l’IRCC constituaient une tentative d’intimidation du défendeur pour qu’il accepte les conditions financières proposées pour le règlement.
En rendant sa décision, le juge Funt a tiré plusieurs conclusions importantes, notamment que :
- Les affirmations du demandeur d’asile concernant la fraude, la violence, la menace de témoins et le travail dans l’industrie du sexe n’ont pas été démontrées lors du procès comme étant autre chose que des affirmations sans fondement.
- Un immigrant qui demande le statut de résident permanent est vulnérable aux menaces, à l’intimidation et aux accusations non fondées. J’estime que le rapport du demandeur d’asile aux autorités d’immigration et les graves allégations qui s’y rapportent ont été formulés par lui de manière malveillante.
Le 3 novembre 2020, le tribunal a rejeté toutes les demandes financières du requérant en raison de ses allégations fallacieuses à l’encontre de son ancienne épouse et a également conclu que l’ensemble de ses actions constituait de la violence familiale. Il a poursuivi en déclarant ce qui suit :
« …récompenser le demandeur par le biais d’une pension alimentaire pour époux encouragerait, d’un point de vue politique, l’avarice plutôt que les relations d’amour et de soutien, au détriment des familles et du système d’immigration de notre pays. »
Comme la Cour l’a reconnu à juste titre, de telles allégations frauduleuses et malveillantes peuvent avoir des conséquences qui changent la vie des immigrants accusés à tort. En raison de ses actions, le demandeur d’asile s’est vu refuser toute compensation financière qu’il avait demandée.
Dans l’esprit du mois de la prévention de la fraude, il est important d’attirer l’attention sur les actions de ceux qui exploitent les immigrants au Canada. Il est louable de reconnaître l’existence et l’importance de la fraude dans le système d’immigration canadien et de prendre des mesures pour en atténuer les effets sur les demandeurs individuels. Il incombe à IRCC et à l’ASFC de passer à l’étape suivante et de poursuivre les personnes qui conseillent ou facilitent la fraude à l’immigration.


