Rédigé par Andy J. Semotiuk, avocat spécialisé en droit de l’immigration au Canada.
La nouvelle stratégie d’immigration du Canada souffre d’un mal bien connu à Ottawa : elle est sans cesse à la recherche de la prochaine bonne idée, tout en ignorant celle qui se trouve sous ses yeux.
Le gouvernement fédéral mène actuellement une consultation sur les nouvelles priorités du programme Entrée express pour 2027. Parmi les groupes pris en considération figurent les titulaires d’un visa H-1B américain, les chercheurs, les travailleurs hautement qualifiés relevant de la stratégie d’attraction des talents internationaux, ainsi que les spécialistes du volet « Talents mondiaux », notamment dans le domaine de l’intelligence artificielle. La consultation se déroule du 4 août au 1er septembre 2026.
Il n’y a rien d’absurde dans tout cela. Le Canada devrait souhaiter attirer des chercheurs, des ingénieurs, des médecins et des spécialistes de l’IA talentueux. Si l’incertitude qui règne aux États-Unis offre l’occasion d’attirer des travailleurs titulaires d’un visa H-1B exceptionnels, nous devrions la saisir.
Mais il y a une question délicate à laquelle le gouvernement n’a pas répondu : pourquoi Ottawa s’efforce-t-il autant de trouver des travailleurs qualifiés à l’étranger alors qu’il y en a déjà tant ici ?
Ce n’est pas un argument sentimental. C’est un argument économique.
Un travailleur étranger déjà employé au Canada n’est pas une hypothèse. Il ou elle a un emploi, un employeur, un historique de revenus au Canada et, souvent, plusieurs années de déclarations d’impôts. Cette personne a appris comment fonctionnent les lieux de travail au Canada. Sa famille a peut-être des enfants scolarisés dans des établissements canadiens, un bail ou un crédit immobilier, s’est intégrée dans une communauté, a toujours payé ses impôts et n’utilisera pas davantage les infrastructures publiques demain qu’elle ne l’a fait hier.
Le candidat étranger pourrait très bien s’avérer être un excellent choix. Mais tant que cette personne n’est pas arrivée, qu’elle n’a pas trouvé de travail et qu’elle ne s’est pas bien intégrée, une grande partie des arguments en faveur de son admission ne reste qu’une hypothèse.
Comme le dit le vieux proverbe : « Mieux vaut un oiseau dans la main que deux dans les buissons. »
Plus important encore, les propres recherches menées par Ottawa viennent étayer cet argument. Une étude de l’IRCC portant sur les immigrants économiques a révélé que l’expérience professionnelle acquise au Canada avant l’arrivée dans le pays constituait le facteur le plus déterminant pour les revenus à court terme parmi les critères de sélection examinés, et qu’elle restait importante à moyen et long terme. Les revenus antérieurs perçus au Canada constituaient quant à eux un indicateur encore plus fiable des revenus ultérieurs.
En d’autres termes, le Canada dispose déjà des éléments de preuve qu’il tente de prévoir.
Pourtant, la dernière campagne « Entrée express » lancée par le gouvernement met fortement l’accent sur les personnes que le Canada pourrait attirer à l’avenir, plutôt que sur la manière dont il devrait fidéliser celles qui ont déjà prouvé qu’elles pouvaient réussir ici.
L’ampleur de ce retard n’est pas négligeable. D’après les données d’IRCC relatives au traitement des demandes, plus de 705 000 demandes de résidence permanente n’avaient toujours pas été finalisées au 31 mai 2026. Certaines se trouvaient dans les délais de traitement normaux ; d’autres étaient en attente faute de places disponibles dans le cadre du contingent annuel d’admission. Des données ministérielles antérieures estimaient le nombre de demandes de résidence permanente en cours de traitement et le nombre de dossiers en attente à près d’un million de personnes.
Par ailleurs, l’IRCC a indiqué qu’au 31 mai, plus de 1,56 million de personnes au Canada ne disposaient que d’un permis de travail, auxquelles s’ajoutaient des centaines de milliers de titulaires d’un permis d’études. Statistique Canada a estimé la population totale de non-résidents permanents à environ 2,56 millions au 1er avril 2026.
Tous les résidents temporaires ne devraient pas nécessairement devenir résidents permanents. Un permis de travail n’est pas, et ne devrait pas devenir, une promesse automatique de citoyenneté.
Mais il ne faudrait pas non plus que des années de résidence réussie ne comptent pratiquement pour rien.
Le Canada a consacré des années à l’éducation, à la formation et à l’emploi d’un grand nombre de ces personnes. Leurs employeurs les connaissent. Leurs communautés les connaissent. Leurs déclarations fiscales sont bien répertoriées. Leurs enfants sont scolarisés. Ils font leurs courses, paient leur loyer, cotisent au Régime de pensions du Canada (RPC) et à l’assurance-emploi et, dans de nombreux cas, occupent précisément les postes dont Ottawa affirme que le pays a un besoin urgent.
Il ne s’agit pas d’immigrants hypothétiques. Ce sont des immigrants dont le Canada a déjà eu l’occasion d’observer les performances.
Le gouvernement lui-même a en partie admis le bien-fondé de cet argument. Son plan d’immigration pour la période 2026-2028 prévoit une mesure ponctuelle visant à permettre à un maximum de 33 000 titulaires d’un permis de travail d’accéder au statut de résident permanent. Ottawa affirme que ces travailleurs se sont implantés dans le pays, paient des impôts et contribuent à l’économie.
Tout à fait.
Mais si ce raisonnement est valable pour 33 000 travailleurs, pourquoi ne constitue-t-il pas un principe directeur plus large de la politique d’immigration économique ?
Il existe un autre avantage qu’Ottawa ne devrait pas négliger. Le fait de transformer une personne qui vit déjà au Canada, en lui accordant le statut de résident permanent au lieu de celui de résident temporaire, n’entraîne pas l’arrivée d’une personne supplémentaire ayant besoin d’un appartement, d’un pupitre à l’école ou d’une place dans le métro.
Cette personne était déjà là.
Cette distinction revêt toute son importance à l’heure où le gouvernement s’efforce de réduire la part des résidents temporaires au sein de la population, tout en répondant aux préoccupations légitimes du public concernant le logement, les soins de santé et les infrastructures. L’IRCC a lui-même reconnu que la régularisation des personnes déjà présentes au Canada peut réduire l’incertitude tout en allégeant la pression, par rapport à l’accueil de nouveaux résidents en provenance de l’étranger.
Cela fait de la sélection à l’intérieur du pays non seulement une mesure d’immigration, mais aussi une mesure de gestion démographique.
L’expérience ukrainienne illustre particulièrement bien ce point. De nombreux Ukrainiens arrivés dans le cadre des mesures d’urgence mises en place après l’invasion russe ont trouvé un emploi, inscrit leurs enfants dans des écoles canadiennes et se sont construits une vie ici, mais ne se sont vu offrir aucune voie automatique vers la résidence permanente. Les familles qui ont respecté les exigences du Canada se sont retrouvées à se demander si elles pourraient rester, si leurs enfants auraient les moyens de faire des études universitaires, si elles devaient acheter un logement ou si elles devaient créer une entreprise.
Comme je l’ai déjà souligné dans l’article intitulé « Le système d’immigration canadien perd discrètement son équilibre », le Canada forme, emploie et intègre trop souvent des résidents temporaires, au risque de perdre des personnes dont la réussite a déjà été démontrée.
Ce principe général va bien au-delà des seuls Ukrainiens. Lorsqu’une personne a vécu légalement au Canada pendant des années, a travaillé de manière régulière, a payé ses impôts, a fait preuve d’une bonne moralité et a tissé des liens solides, ces éléments devraient peser lourdement dans la décision relative à l’octroi de la résidence permanente.
Le Canada devrait donc adopter le principe de la « priorité aux régions intérieures » pour une part importante de l’immigration économique.
Cela ne signifierait pas pour autant fermer la porte aux talents étrangers. Le Canada devrait continuer à recruter des chercheurs, des médecins, des ingénieurs, des entrepreneurs et des spécialistes d’exception dont les compétences sont véritablement rares. L’expérience acquise au Canada ne devrait pas non plus devenir le seul critère.
Mais lorsque deux candidats sont par ailleurs comparables, celui qui connaît déjà le succès au Canada devrait normalement avoir l’avantage.
L’expérience professionnelle vérifiée au Canada devrait être prise en compte. Les revenus perçus au Canada devraient être pris en compte. Les antécédents fiscaux devraient être pris en compte. La fidélité de l’employeur devrait être prise en compte. Les années de résidence légale devraient être prises en compte. L’intégration dans la communauté et au sein de la famille devrait être prise en compte.
À un moment donné, le temps consacré avec succès au Canada devra cesser d’être considéré comme accessoire.
Ottawa devrait également établir une distinction plus claire entre les nouveaux arrivants et les changements de statut lors de la fixation des quotas d’immigration. Un objectif en matière de résidence permanente visant en partie à gérer la croissance démographique ne devrait pas assimiler l’admission d’un nouveau demandeur étranger à l’octroi de la résidence permanente à une personne qui vit déjà au Canada depuis cinq ans.
On ajoute cette personne à la population résidente.
L’autre modifie le statut juridique d’une personne qui en fait déjà partie.
Cette distinction n’est pas anodine.
Cela ne signifie pas pour autant que le Canada puisse accorder la résidence permanente à tous ceux qui le souhaitent. Les gouvernements doivent fixer des priorités. Les ressources sont limitées. Les programmes d’immigration doivent préserver la confiance du public.
Mais la confiance du public n’est pas renforcée par un système qui semble incapable de reconnaître le succès alors même qu’il se trouve juste sous ses yeux. Alors oui, recrutez l’ingénieur titulaire d’un visa H-1B en Californie. Courtisez le spécialiste en intelligence artificielle à Boston. Proposez une chaire à l’éminent chercheur de Londres. Mais penchez-vous d’abord sur le cas de l’ingénieur de Waterloo dont le permis expire l’année prochaine, de l’infirmière d’Halifax qui paie des impôts depuis quatre ans, de l’artisan qui construit des maisons en Alberta, du jeune diplômé travaillant à Toronto et de cette mère ukrainienne dont les enfants considèrent désormais le Canada comme leur patrie.
Ce ne sont pas des prospects.
Ce sont des preuves.
Le Canada n’a pas besoin de cesser de rechercher de bons immigrants à travers le monde. Il doit cesser de négliger les bons immigrants dont il dispose déjà.
Andy J. Semotiuk est un collaborateur du magazine Forbes dont les articles ont été lus par plus d’un million de personnes au cours des dix dernières années. Il a auparavant travaillé comme correspondant aux Nations Unies à New York, en collaboration avec Southam News et d’autres organes de presse. Pendant trois ans, il a siégé au comité des tribunaux de la Commission canadienne des droits de la personne. Il occupe actuellement le poste de conseiller principal au Centre pour la démocratie en Europe de l’Est, basé à Toronto. Au cours des quatre dernières décennies, en tant qu’avocat spécialisé en droit de l’immigration aux États-Unis et au Canada, il a aidé plus de 10 000 clients à résoudre divers problèmes juridiques. Il exerce désormais le droit de l’immigration américain et canadien au sein du cabinet Pace Law Firm à Toronto.


