Par Yoann Axel Emian, avocat spécialisé en droit de l’immigration au Canada.
La disposition relative aux considérations humanitaires de l’article 25(1) de la loi sur l’immigration et la protection des réfugiés accorde au ministre un large pouvoir discrétionnaire en matière d’équité pour autoriser la résidence permanente ou les exemptions pour les ressortissants étrangers qui sont autrement interdits de territoire. Cette disposition exige expressément que les décideurs prennent en compte l’intérêt supérieur de tout enfant directement concerné. Grâce à l’interprétation judiciaire, cette disposition a évolué vers un cadre structuré et fondé sur des principes, dans lequel les agents doivent évaluer toutes les circonstances pertinentes de manière holistique, en accordant à l’intérêt supérieur de l’enfant une attention particulière et sensible en tant que facteur clé, sans pour autant le considérer comme automatiquement déterminant.
Le principe de l’intérêt supérieur de l’enfant en droit canadien
Les tribunaux canadiens ont adopté le bien-être de l’enfant et les termes de considération première et primordiale des décisions de la Chambre des Lords anglaise telles que J. v. C. 1970 A.C. 668 à 710-711, marquant un changement important par rapport aux présomptions de droits parentaux vers une approche de la garde centrée sur l’enfant au milieu du vingtième siècle. Dans l’affaire Re Moores and Feldstein et al, 1973 CanLII 535, la Cour d’appel de l’Ontario a confirmé que le bien-être et l’intérêt supérieur de l’enfant constituaient la norme applicable en matière de garde.
Au fil du temps, les législations provinciales et fédérales ont intégré ce principe directement dans les régimes juridiques. Les lois sur le droit de la famille ont désigné l’intérêt supérieur de l’enfant comme le critère unique ou primordial pour les décisions relatives à la garde et au droit de visite. L’article 24 de la loi portant réforme du droit de l’enfance, ainsi que des dispositions similaires dans tout le Canada, établit une liste non exhaustive de considérations pertinentes qui guident l’évaluation de l’intérêt supérieur de l’enfant. Ces considérations comprennent les besoins de l’enfant, la stabilité et la qualité du milieu familial, ainsi que les opinions et les préférences de l’enfant.
La ratification par le Canada de la Convention des Nations unies relative aux droits de l’enfant en 1991 a renforcé le principe de l’intérêt supérieur de l’enfant en tant qu’exigence générale d’interprétation et de procédure. L’article 3 fait de l’intérêt supérieur de l’enfant une considération primordiale, le transformant d’un test axé sur la garde en une obligation juridique plus large.
Aujourd’hui, le principe de l’intérêt supérieur est expressément incorporé dans les lois sur le droit de la famille de toutes les juridictions canadiennes, ainsi que dans la législation sur la protection de l’enfance et l’adoption. Il sous-tend également une série de processus décisionnels en matière d’immigration et de réfugiés. Le principe de l’intérêt supérieur est considéré comme une norme unificatrice qui exige des cours, des tribunaux et des décideurs administratifs qu’ils évaluent l’ensemble des conditions de développement de tout enfant susceptible d’être affecté par leurs décisions et qu’ils accordent un poids prioritaire à l’intérêt de l’enfant.
Baker et l’intérêt supérieur de l’enfant
L’arrêt Baker c. Canada (Ministre de la Citoyenneté et de l’Immigration), [1999] 2 SCR 817, marque un tournant dans le droit administratif canadien et l’intégration des droits de l’enfant dans les décisions en matière d’immigration. La décision exige que les décideurs dans les demandes humanitaires traitent l’intérêt supérieur des enfants concernés comme un facteur important, en leur accordant un poids substantiel tout en restant sensible à leurs circonstances spécifiques.
La Cour a rendu obligatoire la prise en compte explicite de l’intérêt supérieur de l’enfant dans le cadre d’une prise de décision discrétionnaire. Les motifs majoritaires de la juge Claire L’Heureux-Dubé soulignent que les agents doivent démontrer qu’ils ont examiné ces intérêts de manière significative, en liant les principes d’équité procédurale au contenu substantiel de l’examen du caractère raisonnable en vertu des normes alors applicables. Cette approche garantit que les décisions reflètent une perspective centrée sur l’enfant sans élever l’intérêt supérieur au-dessus de tous les autres facteurs prévus par la loi.
La Cour a également identifié une crainte raisonnable de partialité dans les notes manuscrites de l’agent. Ces notes décrivaient Baker comme un exemple de crises sociales plus larges et s’appuyaient sur des hypothèses préjudiciables concernant les mères célibataires. Ce langage suggère une absence d’impartialité dans un contexte où le pouvoir discrétionnaire doit être exercé de manière équitable et sans stéréotype.
L’arrêt Baker illustre une méthode téléologique et contextuelle d’interprétation du pouvoir discrétionnaire national à la lumière des instruments internationaux relatifs aux droits de l’homme. L’article 3 de la Convention des Nations unies relative aux droits de l’enfant décrit l’intérêt supérieur de l’enfant comme une considération primordiale dans toutes les actions concernant les enfants.
L’arrêt a identifié deux composantes du principe de l’intérêt supérieur. La composante procédurale exige des décideurs qu’ils considèrent ouvertement les intérêts des enfants concernés et qu’ils fournissent des raisons qui démontrent cette considération. La composante substantielle oblige les décideurs à considérer le bien-être des enfants comme un contrepoids aux objectifs d’exécution tels que l’éloignement.
L’impact de Kanthasamy sur la prise de décision humanitaire et compatissante
L’arrêt Kanthasamy c. Canada (Citoyenneté et Immigration), 2015 CSC 61, marque un tournant important dans le droit administratif canadien et la jurisprudence en matière d’immigration. Elle a remodelé l’interprétation du pouvoir discrétionnaire pour des motifs d’ordre humanitaire en vertu du paragraphe 25(1) de la Loi sur l’immigration et la protection des réfugiés et a clarifié le rôle de l’intérêt supérieur de l’enfant dans le cadre de l’examen du caractère raisonnable.
La Cour a rejeté l’interprétation qui a suivi l’arrêt Baker, selon laquelle l’expression « difficultés inhabituelles et injustifiées ou disproportionnées » constituait un seuil obligatoire pour l’octroi d’une aide humanitaire. Interprétant l’article 25, paragraphe 1, conformément à son objectif, la Cour a estimé que ces termes sont descriptifs plutôt que normatifs. Les décideurs doivent examiner l’ensemble des mérites de chaque cas de manière globale.
Cette clarification aligne l’exercice du pouvoir discrétionnaire sur les objectifs humanitaires de la loi sur l’immigration et la protection des réfugiés. Elle supprime les barrières rigides qui sapent l’intention du Parlement de veiller à ce que le pouvoir discrétionnaire reste souple et équitable.
Réaffirmant l’influence de l’arrêt Baker et le rôle interprétatif de l’article 3 de la Convention des Nations unies relative aux droits de l’enfant, la Cour a identifié l’intérêt supérieur de l’enfant comme une considération primordiale qui nécessite une évaluation attentive et contextuelle. Les enfants vulnérables doivent être traités avec une sollicitude particulière, à moins que des raisons claires ne justifient une approche différente.
Kanthasamy établit une méthode transparente et structurée pour statuer sur les demandes humanitaires complexes. Les décideurs doivent tenir compte directement des facteurs énoncés dans la législation et de l’intérêt supérieur de l’enfant.
Directives récentes de la Cour fédérale sur l’intérêt supérieur de l’enfant
Les décisions récentes de la Cour fédérale concernant l’intérêt supérieur de l’enfant témoignent d’un examen judiciaire minutieux. La Cour exige systématiquement des évaluations fondées sur des preuves et centrées sur l’enfant, qui accordent une importance substantielle et significative aux liens affectifs, culturels et relationnels de l’enfant.
Dans l’affaire Nagra c. Canada (Citoyenneté et Immigration), 2025 FC 1942, l’agent a accordé à l’intérêt supérieur de l’enfant un poids positif minime. La Cour a jugé que cette approche était déraisonnable. Elle a précisé que l’intérêt supérieur de l’enfant n’est pas un critère de difficulté. Dans l’affaire Pereira Da Silva c. Canada (Citoyenneté et Immigration), 2024 FC 1511, l’agent s’est fortement concentré sur l’inobservation passée, mais n’a pas véritablement pris en compte les facteurs pertinents pour l’intérêt supérieur de l’enfant. Dans l’affaire Rubio c. Canada (Citoyenneté et Immigration), 2025 FC 609, l’agent n’a pas accordé une attention suffisante à l’intérêt supérieur de l’enfant. Ces décisions reflètent une insistance judiciaire accrue sur un raisonnement transparent et centré sur l’enfant.
Facteurs essentiels de l’analyse de l’intérêt supérieur de l’enfant
La jurisprudence canadienne en matière de considérations humanitaires, fondée sur l’arrêt Baker et clarifiée dans l’arrêt Kanthasamy, fait de l’intérêt supérieur de l’enfant une considération primordiale en vertu de l’article 25(1) de la Loi sur l’immigration et la protection des réfugiés. La jurisprudence exige des décideurs qu’ils abordent l’analyse du point de vue de l’enfant et qu’ils accordent aux circonstances de l’enfant un niveau d’attention particulièrement important. Ces catégories mettent l’accent sur le bien-être global de l’enfant et rejettent les raisonnements centrés sur l’adulte.
Les liens affectifs de l’enfant et la stabilité découlant des relations familiales sont des éléments centraux de l’analyse. Les tribunaux rejettent les hypothèses selon lesquelles la séparation d’avec les personnes qui s’occupent de l’enfant n’entraîne que peu ou pas de dommages. Dans l’affaire Nagra, la Cour a jugé déraisonnable le fait que l’agent n’ait accordé qu’une importance minime au rôle émotionnel et culturel de la grand-mère. Kanthasamy affirme que la vulnérabilité est présumée pertinente, notant que les enfants méritent rarement des difficultés.
L’intégration éducative constitue un autre axe de recherche distinct. Il s’agit de l’adaptation de l’enfant à l’école, de son développement scolaire, de ses relations avec ses pairs et de la continuité des services de soutien. Les tribunaux rejettent les raisonnements spéculatifs sur la disponibilité de services éducatifs ou thérapeutiques équivalents à l’étranger.
Les liens communautaires, le bilinguisme et l’identité culturelle de l’enfant sont reconnus comme des considérations importantes dans l’évaluation de l’intérêt supérieur. Ce raisonnement est conforme à l’instruction de Bakerd’accorder une grande attention au bien-être social et émotionnel de l’enfant.
Les vulnérabilités médicales et psychologiques renforcent considérablement l’intérêt supérieur de l’enfant lorsqu’elles sont correctement étayées par des preuves. Kanthasamy demande aux décideurs de prendre en compte toutes les circonstances de l’enfant.
Selon Kanthasamy, les difficultés sont appréhendées sous l’angle de l’enfant. Les difficultés comprennent l’instabilité économique, le manque de services essentiels et les conséquences émotionnelles de la relocalisation. L’unité de la famille n’est pas automatiquement déterminante, mais reste au centre de l’analyse. Les tribunaux considèrent invariablement que l’inconduite des parents ne peut l’emporter sur l’obligation de procéder à une évaluation sérieuse de l’intérêt supérieur de l’enfant.
Contrôle judiciaire de l’analyse de l’intérêt supérieur de l’enfant dans les décisions CH
Les décisions de la Cour fédérale examinent la suffisance du raisonnement concernant l’intérêt supérieur de l’enfant dans le cadre du contrôle de la vraisemblance établi dans Canada (Ministre de la Citoyenneté et de l’Immigration) c. Vavilov, 2019 CSC 65. Le contrôle judiciaire est couramment accordé lorsque l’intérêt supérieur de l’enfant est considéré comme périphérique. Les tribunaux réitèrent qu’une analyse adéquate exige un degré élevé d’attention aux circonstances de l’enfant, conformément à l’arrêt Baker.
Les tribunaux sont particulièrement attentifs à l’importance accordée à l’intérêt supérieur de l’enfant. Une simple reconnaissance sans intégration significative dans la décision finale constitue un caractère déraisonnable. Dans l’affaire Nagra, l’agent a reconnu les avantages émotionnels et culturels que les petits-enfants tiraient de la grand-mère, mais n’a accordé à ces intérêts qu’un poids positif minime. Dans l’affaire Rubio, le juge Diner a estimé que l’agent n’avait pas tenu compte des éléments de preuve actualisés.
Pereira Da Silva a annulé une décision pour une considération superficielle de l’intérêt supérieur de l’enfant. Les juges décrivent l’intérêt supérieur de l’enfant comme une expression de l’objectif équitable de l’article 25(1) de la loi sur l’immigration et la protection des réfugiés. La jurisprudence de la Cour fédérale fixe des limites claires au pouvoir discrétionnaire de l’administration lorsque l’intérêt supérieur de l’enfant est en jeu. Les agents ne peuvent pas s’appuyer sur des spéculations.
Les tribunaux décrivent l’intérêt supérieur de l’enfant comme un facteur d’intégration plutôt que comme un facteur isolé ou prépondérant. Rubio a soutenu que l’intérêt supérieur de l’enfant, l’établissement et les difficultés sont interconnectés. Kanthasamy explique que l’intérêt supérieur de l’enfant imprègne l’évaluation. Prises ensemble, ces décisions confirment la prééminence de l’intérêt supérieur de l’enfant dans la prise de décision humanitaire.
L’évolution du rôle de l’intérêt supérieur de l’enfant
La jurisprudence actuelle précise que l’intérêt supérieur de l’enfant a la primauté structurelle dans le cadre de l’exercice du pouvoir discrétionnaire pour des raisons humanitaires en vertu de l’article 25(1) de la Loi sur l’immigration et la protection des réfugiés. Le contrôle judiciaire effectué à la suite de l’arrêt Vavilov renforce cette exigence. Les tribunaux décrivent l’intérêt supérieur de l’enfant comme imprégnant l’ensemble de l’analyse plutôt que comme un facteur distinct. L’arrêt Nagra confirme que l’analyse de l’intérêt supérieur de l’enfant n’est pas facultative.
La fréquence des renvois indique qu’à l’avenir, l’analyse des motifs d’ordre humanitaire nécessitera probablement des comparaisons structurées entre les conditions au Canada et les conséquences du renvoi. Kapoor c. Canada (Citoyenneté et Immigration), 2024 FC 2095, l’illustre. Rubio montre que l’intérêt supérieur de l’enfant s’intègre naturellement à l’évaluation cumulative du bien-fondé. Le fait de ne pas prendre en compte l’intérêt supérieur de l’enfant mine la confiance dans le résultat. En vertu de l’arrêt Vavilov, les décideurs doivent justifier toute réduction de l’intérêt supérieur de l’enfant de manière transparente. Cette tendance pourrait entraîner à l’avenir des révisions des lignes directrices ministérielles et des ajustements de la politique administrative.
Conclusion
L’intérêt supérieur de l’enfant reste un facteur déterminant dans les évaluations humanitaires au titre de l’article 25(1) de la loi sur l’immigration et la protection des réfugiés. La jurisprudence de la Cour fédérale a progressivement renforcé cette exigence. Des affaires récentes décrivent l’intérêt supérieur de l’enfant comme un principe directeur. Les difficultés doivent être évaluées de manière prospective. L’unité de la famille et les liens relationnels sont essentiels.


