Rédigé par la L’Association Canadienne des Avocats en Immigration
La sécurité des frontières est essentielle à la sécurité des Canadiens et à l’intégrité de notre système d’immigration. Elle revêt une importance encore plus grande dans le contexte de l’évolution actuelle des relations commerciales entre le Canada et les États-Unis.
Toutefois, le projet de loi C-12 du gouvernement fédéral devrait susciter de vives inquiétudes chez tous les Canadiens.
Le Canada a la réputation de traiter équitablement les immigrants et les réfugiés. Il y a plus de 40 ans, la Cour suprême a statué que les demandeurs d’asile devaient avoir la possibilité de présenter leur dossier en personne avant d’être renvoyés. De même, les tribunaux ont également statué que les candidats à l’immigration, les travailleurs, les visiteurs et les étudiants ont droit à l’équité procédurale dans le traitement de leurs demandes.
Mais un nouveau texte législatif, le projet de loi C-12, menace de changer la donne. Alors que le gouvernement fédéral affirme qu’il cherche simplement à rendre le système plus rapide et plus sûr, de nombreux Canadiens craignent que nous ne fassions des économies sur les droits de l’homme et la Constitution.
À l’heure actuelle, les demandeurs d’asile bénéficient généralement d’une audience en personne à la Commission de l’immigration et du statut de réfugié (CISR), au cours de laquelle ils peuvent expliquer leur demande directement à un décideur. Le projet de loi C-12 risque de changer la donne pour de nombreuses personnes.
Au lieu d’une audience en personne, les réfugiés qui ont attendu plus d’un an pour demander l’asile ou ceux qui sont entrés au Canada depuis les États-Unis par des moyens irréguliers (en raison de la crainte qu’ils ne soient pas traités de manière équitable et humaine par l’administration Trump) verraient leur demande évaluée sur papier par un agent d’immigration. Pas de discussion, pas d’explication, et très peu de possibilités de faire appel si l’agent se trompe, ce qui risquerait de mettre leur vie en danger.
Le projet de loi ajoute également une « règle d’un an » stricte pour les demandes d’asile. Si vous êtes au Canada depuis plus d’un an et que vous tentez ensuite de demander le statut de réfugié, vous n’avez pas de chance : pas d’audience en personne, juste une évaluation des risques sur papier par quelqu’un qui ne vous a jamais rencontré, vu ou entendu parler.
Cela semble relever du simple bon sens, mais la vie n’est pas toujours simple. Que se passerait-il si votre pays d’origine était sûr lorsque vous l’avez quitté, mais qu’une guerre a éclaté pendant que vous y étiez ? Ou si vous étiez trop traumatisé ou trop effrayé pour vous exprimer immédiatement ? En vertu du projet de loi C-12, cela n’aurait pas d’importance. Vous n’auriez pas droit à une audience en personne et vos droits d’appel seraient limités.
En outre, le projet de loi C-12 modifie la loi de manière rétroactive. Imaginez un arbitre qui change les règles du jeu après que le palet soit tombé. Le projet de loi donnerait au gouvernement fédéral le pouvoir d’annuler les documents d’immigration ou d’arrêter les demandes chaque fois qu’il le juge dans « l’intérêt public ».
Le problème ? Le projet de loi C-12 ne définit pas réellement la notion d' »intérêt public », ce qui ouvre la voie à des actions arbitraires de la part du gouvernement. Les étudiants et les travailleurs qualifiés pourraient voir leur permis annulé sans explication. Les candidats à l’immigration pourraient apprendre que leur demande a été annulée alors qu’ils ont passé des années à faire la queue en toute légalité. Cela nuirait à la crédibilité du système d’immigration et pénaliserait injustement les demandeurs qui respectent les règles.
Non seulement le projet de loi lui-même est antidémocratique, mais la procédure d’adoption l’est tout autant.
Ottawa va de l’avant avec le projet de loi malgré l’opposition de plus de 300 groupes de la société civile. Récemment, le Comité permanent du Sénat sur les affaires sociales, la science et la technologie (SOCI) a publié un rapport demandant le retrait des propositions les plus controversées du projet de loi en matière d’immigration et d’asile.
Pourtant, bien que la commission ait fait état de préoccupations concernant les droits de l’homme, la protection de la vie privée et les excès de pouvoir de l’exécutif, Ottawa est sur le point de mettre en œuvre le projet de loi sans amendements.
Pourquoi les citoyens canadiens devraient-ils s’en préoccuper ?
Nous devons nous en préoccuper car notre système juridique est comme un bouclier. Si nous laissons le gouvernement percer des trous dans ce bouclier pour un groupe de personnes, le bouclier tout entier s’affaiblit pour tout le monde. Il s’agit d’une pente glissante sur laquelle le gouvernement fédéral pourrait s’enhardir à porter atteinte aux libertés civiles et aux droits constitutionnels par d’autres moyens.
Nous ne pouvons pas permettre au gouvernement d’échanger l’équité contre la commodité. Si nous cessons d’accorder aux gens leur « jour de procès » et commençons à prendre des décisions de vie ou de mort sur la base de la seule paperasserie, nous ne faisons pas que changer une loi, nous perdons l’équité même qui fait du Canada ce qu’il est.
Il est nécessaire d’améliorer l’intégrité du système d’immigration canadien, mais cela doit se faire dans le respect de l’État de droit, de l’équité des procédures et des garanties qui protègent les personnes vulnérables.


